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La scène ouverte de slam : utopie culturelle ou paratopie politique ?

Authors
  • CABOT, Jérôme
Publication Date
Jun 16, 2016
Source
HAL-UPMC
Keywords
Language
French
License
Unknown
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Abstract

Cet article s’attache à examiner en quoi la scène ouverte de slam constitue, par ses enjeux à la fois artistiques, sociaux et politiques, une forme d’utopie culturelle contemporaine, selon une approche nourrie à la fois par l’analyse de discours et la rhétorique, et par plus de 10 ans de pratique, en tant que slameur, programmateur, animateur de scènes ouvertes et d’ateliers. Le slam désigne une pratique sociale de la littérature orale caractérisée par quelques critères minimaux : l’accès est gratuit, et la scène est ouverte, chacun peut venir y dire un texte ; l’expression y est libre, sans contrainte quant au contenu, au style ou au mode d’oralisation. Le slam représente, depuis le début des années 2000, la forme la plus vivace, populaire, et significativement émergente de la littérature orale. A une époque où l’éloquence politique se résume à de petites phrases, où l’éloquence religieuse ne rencontre plus son écho passé, où l’écrit, l’audio-visuel, puis Internet ont évincé de la socialité la prise de parole publique, où le mode de vie urbain, l’organisation du travail, les technologies, l’individualisation des pratiques sociales et culturelles ont fait reculer l’oralité collective, où l’imprimé littéraire et spécifiquement poétique peine à se diffuser – le slam constitue sans folklore une réactivation de la parole sociale et de la rhétorique vivante. Les slameurs sont par ailleurs volontiers prosélytes et diffuseurs de leur pratique, à travers les scènes ouvertes, les ateliers, leurs textes même. C’est, en acte, une forme d’utopie rhétorique, confiante dans les pouvoirs de la parole, en termes de transformation sociale comme de catharsis et d’expression de soi. Le propre du slam, c’est son dispositif (Ortel, Discours, image, dispositif) mettant en relation, de façon réversible, un éthos – texte incarné, voix, corps, habitus… – et un pathos – écoute empathique, concernée. Ce dispositif fait de la scène slam un espace paradoxal, dans et hors la société, paratopie où s’énonce un discours constituant (Maingueneau, Le discours littéraire). La brièveté et la variété des formes, des thèmes et des manières, font d’une scène slam une œuvre collective, inégale et égalitaire. Mise en pratique de l’injonction de Lautréamont – « La poésie doit être faite par tous. Non par un. » – elle a pour effet de déplacer la question de la valeur, et même de la nature, esthétiques de la performance ; elle rend toute énonciation légitime, potentiellement – et même structurellement – poétique, ce qui a pour conséquence la contestation, la dissolution même de la figure de l’artiste, plus radicale que quand c’est un artiste qui la décrète. Le mouvement slam échappe, à ce stade, à la structuration des mondes de l’art, avec la division du travail, les chaînes de coopération, les ressources humaines et techniques, la propriété artistique, et un marché (Becker, Les mondes de l’art). La scène ouverte de slam n’est pas un spectacle, tel que le définit Debord (Rapport sur la construction des situations) par l’extériorité, la dépossession de soi, l’aliénation du spectateur fasciné ; au contraire, elle construit une situation qui induit un spectateur actif dans sa réception et possible acteur dans une énonciation future ; autant qu’une performance poétique, elle est un événement social et politique. C’est un dispositif situationniste, reposant sur la participation des individus, l'abolition du spectacle, la poétisation de la vie. L’auditeur y est un spectateur émancipé, confronté à un art proprement politique accomplissant le dissensus (Rancière, Le spectateur émancipé). En cela, la paratopie rhétorique est, indissociablement, une utopie culturelle, sociale et politique.

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