Wikipédia, le partage démocratique

Un site open source menant à l’avènement de l’amateur dans la diffusion des savoirs.

Wikipédia, le partage démocratique

L'encyclopédie libre Wikipédia fait aujourd'hui partie des sites américains protestant contre les lois anti-piratage : Sopa (Stop Online Piracy Act) et Pipa (ProtectIP Act). Alors qu'une guerre oppose, aux Etats-Unis, les lobbyistes de l'industrie culturelle et les partisans d'un Internet libre, MyScienceWork revient sur cet outil démocratique inscrit dans les mouvements open source et des logiciels libres. Wikipédia, avec plus de 20 millions d’articles rédigés par des volontaires, aura permis l’avènement de l’amateur dans la diffusion des savoirs.

L'encyclopédie libre Wikipédia fait aujourd'hui partie des sites américains protestant contre les projets de lois anti-piratage : Sopa (Stop Online Piracy Act) et Pipa (ProtectIP Act). Alors qu'une guerre oppose, aux Etats-Unis, les lobbyistes de l'industrie culturelle et les partisans d'un Internet libre, MyScienceWork revient sur cet outil démocratique inscrit dans les mouvements open source et des logiciels libres. Wikipédia, avec plus de 20 millions d’articles rédigés par des volontaires, aura permis l’avènement de l’amateur dans la diffusion des savoirs.

This article has been translated into English and published in two parts:

1 - Wikipedia, Sharing Democratically

2 - Democratizing Expertise, Thanks to Wikipedia

 
Jimmy Wales
Wikipédia is not dying (c) Niccolò Caranti / Flickr
 

Open source, logiciel libre et wiki

Selon les termes dudit site, « Wikipédia est une encyclopédie collective, universelle, multilingue et fonctionnant sur le principe du wiki. […] Wikipédia a pour objectif d'offrir un contenu libre, objectif et vérifiable que chacun peut modifier et améliorer. […]»

L’an dernier le cinquième site le plus visité au monde a fêté ses 10 ans d’existence. L’apparition en 2001 de cette encyclopédie collaborative sur le web s’inscrit dans l’évolution générale de l’utilisation d’Internet. En effet, en 1993, Internet sortit du milieu académique pour s’ouvrir à l’usage de tous grâce à la mise à disposition du premier navigateur web supportant les textes et les images. Le début des années 2000 marque l’explosion d’Internet, l’apparition de nombreuses compagnies en ligne et une popularisation massive du web 2.0.

C’est à cette période que Jimmy Wales (né en 1966), fondateur de Wikipédia, initie le projet Nupédia, une encyclopédie classique (libre), dont l’objectif était la mise en ligne des savoirs. Mais la trop faible mobilisation des experts sollicités pour la rédaction des articles entraîna l’abandon du projet initial pour un système de correction et rédaction par tous via un logiciel wiki ; un wiki étant un site dont les pages sont modifiables facilement à l'aide d'un navigateur web. Cette initiative de travail collaboratif, bien qu’issue de l’échec de l’encyclopédie Nupédia, s’inscrit dans l’émergence des logiciels libres et de l’open source. Selon un article récent du Monde, deux textes fondamentaux auraient guidé ce projet : « The Cathedral and the Bazaar », une histoire de la culture des hackers, et l’appel au développement d’une « encyclopédie universelle libre et participative » (1999) par Richard Stallman, père du système d’exploitation libre GNU.

Aujourd’hui Wikipédia contient environ 20 millions d’articles dont un peu plus d’un sixième en anglais. D’après Patrice Flichy, professeur de sociologie à l’Université Paris-Est Marne-la-Vallée, spécialiste de l'innovation et des techniques d'information et auteur du livre « Le sacre de l’amateur » : « son succès est probablement dû à son mode de gouvernance ; c’est-à-dire le contrôle et le suivi du contenu par tous. » Ce succès a d’ailleurs récemment été confirmé lorsque, fin 2011,  un million de personnes ont donné 15.3 millions d’euros pour le maintien du site encyclopédique et le soutien des projets de la fondation Wikimedia.

A la question de savoir quel est l’avenir d’un site financé par l’engouement du public Rémi Mathis, président de Wikimédia France, répond : « Wikipédia vit par et pour ses contributeurs et ses lecteurs. Tant qu'ils désireront que Wikipédia existe, elle existera car ils feront ce qu'il faut pour. Un certain nombre d'événements dans le monde de l'entreprise semble indiquer qu'un modèle économique reposant sur le profit n'est pas forcément plus pérenne. »

 

encyclopedie des sciences
Depuis l'époque de Diderot et D'Alembert, l'évolution de l'encyclopédie a été marquée par les innovations technologiques telles l'imprimerie puis l'Internet. (Image libre de droits.)

 

De nombreux médias, communications et supports éducatifs font aujourd’hui référence aux articles de Wikipédia et utilisent leur contenu. Ce contenu est produit par des contributeurs bénévoles du monde entier. Peu de règles sont imposées dans l’édition des textes dont les erreurs sont « généralement » rapidement corrigées. La réutilisation, même commerciale, du contenu est accordée sous licence Creative Commons Paternité-Partage des Conditions Initiales à l'Identique 3.0 Unported. Les seules règles de rédaction de Wikipédia sont : la neutralité des textes, les références aux sources et le respect des règles de savoir-vivre. Néanmoins, certaines pages comme celles traitant du conflit israélo-palestinien ou l’âge d’Arielle Dombasle sont le lieu de controverses qui parfois n’en finissent plus et peuvent être violentes. « Ces « discussions » peuvent alors être freinées par les administrateurs, élus par les communautés de chaque pays, lorsqu’elles dégénèrent et deviennent trop virulentes, » explique Patrice Flichy. « Soit la page est bloquée, soit un compromis est établi. La page nanotechnologie par exemple, a été divisée en une page de vulgarisation et une page exposant les débats dont elles font le sujet. »

Bien qu’un certain niveau de contrôle garantisse la qualité du contenu, celle-ci reste souvent décriée. Néanmoins, une étude de la revue Nature datant de 2005 démontre que la qualité du contenu de Wikipédia était alors similaire à celle de l’encyclopédie Britannica, une référence du genre. Dans cette étude, des experts des disciplines concernées ont comparé 42 entrées scientifiques des deux encyclopédies. Ils concluent que chaque entrée de Wikipédia contenait en moyenne quatre inexactitudes pour trois dans Britannica, le nombre d’erreurs, à proprement parler, étant le même. La qualité rédactionnelle des articles serait, quant à elle, plus pauvre chez Wikipédia alors que sa vitesse de mise à jour est très élevée voire parfois immédiate. De la même manière, en 2007, le magazine Stern a démontré la supériorité en qualité d’une cinquantaine d’articles pris au hasard dans Wikipédia par rapport à leur équivalent de l’encyclopédie allemande, Brockhaus.

En définitive, le système d’autorégulation des contenus de Wikipédia semble satisfaisant par comparaison à des encyclopédies rédigées par des experts. Il faut bien entendu rester méfiant et ne pas hésiter à consulter les sources citées notamment sur les textes biographiques ou traitant de sujets controversés. Les études citées nous auront cependant appris qu’il ne fallait pas non plus accorder une confiance totale aux écrits des spécialistes. Enfin, il est important de ne pas négliger les bandeaux de maintenance en haut des articles de Wikipédia. Ces bandeaux indiquent si l'article est le sujet d'une controverse, si c'est une ébauche, s'il est de qualité, s'il manque de références etc.

 

Un outil démocratique pour l’amateurisme collectif

« Tout lecteur de Wikipédia est un rédacteur ou correcteur potentiel. » Le principe d’anonymat utilisé par Wikipédia a pour première conséquence la suppression de la hiérarchie des compétences. Il met sur un pied d’égalité l’expert et l’amateur enthousiaste. Fin 2008, un sondage effectué par la Wikimedia Foundation et UNU-MERIT a défini que 48 % des contributeurs avaient fait des études supérieures et 20 % avaient au moins un niveau master. Il existe donc un certain nombre de chercheurs académiques contribuant au contenu. En fait, d’après Patrice Flichy, « la qualité du contenu dépend souvent du sujet traité. La qualité des sujets scientifiques est supérieure à celle des biographies de célébrités par exemple. Mais ces dernières, tout comme les pages sport ou actualités, sont mises à jour avec une rapidité impressionnante. »

arobases en acierLe web, un outil de la démocratie (Image : laurent hamels / Fotolia.com)

 

Lors de controverses, une page de discussion est ouverte dans le dispositif d’administration de l’article en question. Cette page peut être visionnée par tous et on peut facilement y déceler les personnes de mauvaise foi ou malveillantes la plupart du temps. « Une argumentation s’engage alors entre les contributeurs dans laquelle il n’est pas possible de faire prévaloir son statut, » explique Patrice Flichy. « Wikipédia est un lieu pour rouvrir des controverses. Chacun peut y jouer un rôle d’égal à égal. »

Ainsi, l’influence du site Wikipédia sur la culture contemporaine et la société, au même titre que celle d’Internet, se distingue particulièrement suivant deux aspects : mettre la connaissance à portée de tous et permettre aux amateurs de s’exprimer. « Comme je le développe dans mon livre, Internet a démocratisé les compétences dans une société pourtant très élitiste. L’individu ordinaire y a plus facilement accès. Il peut également avoir une activité de production plus facilement. Grâce au web participatif, nous vivons la montée en puissance des amateurs, ces passionnés qui ne sont ni des novices, ni des professionnels, mais de brillants touche-à-tout ! »

« Par ailleurs, l’accessibilité des connaissances a aussi modifié la relation pédagogique en offrant aux étudiants plus de ressources pour challenger les dires de leur enseignant. »

Patrice Flichy conclut ensuite que « Nous avons assisté à un décloisonnement entre spécialistes, experts et amateurs. C’est ce que l’on peut nommer « l’expertise par en bas, »  le sens premier du terme « expert » étant : celui qui acquiert des connaissances par l’expérience. »

 

Retour d’expérience des Wikipédians :

Kevin Benoit (@kyah117), étudiant en 3e année d’école de commerce à Strasbourg, et Pierre Rudloff (@Tael67), étudiant en LEA et développeur Web vivant à Strasbourg, sont tous deux contributeurs réguliers de Wikipédia. Ils nous expliquent leurs motivations et partagent avec nous leur expérience de cette activité parfois addictive souvent gratifiante.

 

L. B. : Toute contribution est un investissement en temps. Qu’obtient-on en retour ?

K. B. : Contribuer aux articles de Wikipédia apporte essentiellement la satisfaction d’avoir contribué à améliorer ce site. Tout le monde utilise pour obtenir des renseignements ou pour une utilisation scolaire, l’information doit y être vérifiable et de la meilleure qualité possible. Par ailleurs, certains contributeurs s’identifient comme membres de la communauté des Wikipédians. Le site devient alors un réseau social dans lequel des discussions sur des sujets controversés prennent place. Le bistrot est un espace de discussion agréable et ouvert à tous les échanges. Des rencontres dans la vie réelle se créent parfois.

P. R. : Comme pour tout travail bénévole, l’engagement dans l’amélioration de Wikipédia est satisfaisant. Nous avons l’impression de faire une bonne action au vue du nombre de personnes qui lisent ensuite nos contributions et s’en servent. Je contribue notamment en insérant mes notes de cours ou de lectures. J’ai alors un retour direct de l’utilisation de ces contenus par ceux qui suivent les mêmes cours. Par ailleurs, le fait de connaître le fonctionnement du site forge notre esprit critique.

 

L. B. : Comment la qualité des articles est-elle contrôlée ?

K. B. : De nombreux sujets (appelés « projets »), comme les transports en commun ou les jeux vidéo, sont gérés par des communautés. Leurs membres se chargent alors de surveiller globalement le contenu des articles et de modifier les erreurs ou malveillances éventuelles. L’administration des « projets » se fait selon un processus de vote démocratique, telle page trop commerciale sera supprimée, tel utilisateur verra ses contributions contrôlées car jugées inappropriées. Sur les sujets autour desquels il n’y a pas de communauté, les articles sont moins surveillés. Cela peut alors prendre plus de temps pour qu’une erreur soit détectée.

P. R. : Généralement, chacun suit les modifications apportées aux pages auxquelles il a contribué. Il existe aussi des logiciels qui patrouillent automatiquement et détectent les mots-clefs irrespectueux ou les modifications trop drastiques. Certains utilisateurs sont nommés « administrateurs » ou « bureaucrates », ils ont accès à des outils supplémentaires de contrôle des contenus. Il faudrait par contre renforcer la formation des contributeurs débutants, qui sont parfois jeunes et inexpérimentés, afin de les guider vers une meilleure utilisation de ce site.

 

Vous pouvez soutenir le geste de Wikipédia en signant la pétition en ligne réclamant un veto présidentiel à l’encontre de Sopa. Elle a déjà recueilli plus de 50 000 signatures de personnes militant pour un Internet ouvert et innovant.

 

Pour en savoir plus :

Pour connaître avec plus de détails sur l’histoire de Wikipédia, je vous laisse vous référer à sa propre page qui est bien évidemment très complète.

Wikipédia, bazar libertaire, Frédéric Joignot, dans Le Monde

Internet, un outil de la démocratie ?

Special Report Internet encyclopaedias go head to head Nature 2005