Tatouages au quai Branly : le musée réconcilie l'art et l'ethnologie

Des rites samoans aux courants modernes du tatouage

Rencontre avec Sébastien Galliot, spécialiste du tatouage des îles Samoa, où il a étudié deux ans au contact des plus grands maître tatoueurs pour une thèse d'ethnologie. Chercheur au Centre de recherche et de documentation sur l'Océanie il est conseiller scientifique de l'exposition « Tatoueurs, Tatoués », visible au musée du Quai Branly à Paris du 6 mai au 18 octobre 2014. 

Rencontre avec Sébastien Galliot, spécialiste du tatouage des îles Samoa, où il a étudié deux ans au contact des plus grands maître tatoueurs pour une thèse d'ethnologie. Chercheur au Centre de recherche et de documentation sur l'Océanie il est conseiller scientifique de l'exposition « Tatoueurs, Tatoués », visible au musée du Quai Branly à Paris du 6 mai au 18 octobre 2014. 

Cet article existe également en anglais : Tattoos at the Museum: Paris’ Musée du quai Branly reconciles art & ethnology.

 

 Sébastien Galliot devant un tatouage des Samoa

 

Il est mystique ou politique, profondément humain. Il est une mutilation esthétique des corps, marqués et beaux. Le Musée du quai Branly lui consacre une exposition « Tatoueurs, Tatoués ». Le tatouage est un témoignage tangible de la magie qui habite les esprits et construit les communautés. Plus tenace qu'un uniforme, plus radical qu'un écusson, le tatouage est un signe visible de hiérarchie, d’organisation politique, d'appartenance sociale. Représentant des motifs ou des écrits, il est un marqueur communautaire, ainsi propre à être étudié scientifiquement par l'anthropolgie. Le tatouage est aussi à la mode, surtout chez les jeunes adultes : selon une étude IFOP de 2010, 20% des Français entre 25 et 34 ans sont tatoués.

 

La pratique a souvent été interdite, par les missionnaires chrétiens comme par Mao en Chine. Dans certaines sociétés, le tatouage est resté une affaire de certaines castes, de corporations, ou simplement l’apparat des marginaux : nobles chinois, soldats de tous poils, malfrats russes, prisonniers mexicains ou bêtes de foire des sideshows américains, tous tatoués. Il existe aussi des endroits dans le monde où le tatouage est un élément de la vie quotidienne aussi naturel  que le ciré d'un Breton, ou la toge d'un Athénien. C'est le cas des îles Samoa, ou l'on marque la peau pour signifier le passage des jeunes hommes valeureux à l'âge adulte, ainsi que leur assujettissement au chef de la tribu.

 

Le tatouage des îles Samoa : un rite de passage

« Tatouage du nombril. Tufuga ta pe’a (tatoueur) : Sua Suluape Alaivaa », cliché S. Galliot , coll. S. Galliot, 2005.Dans cet archipel polynésien, le tatouage comme il a été décrit vers la fin du XIXe siècle est standard et obligatoire : « Tout le monde était tatoué à Samoa. Le tatouage y est une marque de maturité, de courage », explique Sébastien Galliot, chercheur au Centre de recherche et de documentation sur l'Océanie et conseiller scientifique de l'exposition. « Le chef de village payait pour le tatouage de son fils, qui allait ainsi devenir le leader des jeunes hommes. C'est une vraie stratégie politique qui consistait a créer une cohorte de jeunes adultes au service de la chefferie. » Le tatouage samoan est un acte rituel, un calvaire de plusieurs jours pour le sujet, dont la patience est une qualité requise (voir photo ci-contre, « Tatouage du nombril. Tufuga ta pe’a (tatoueur) : Sua Suluape Alaivaa », cliché S. Galliot , coll. S. Galliot, 2005). Ces jeunes hommes, tatoués, sont exemplaires : dans l'accomplissement de gestes cérémoniels comme au combat, ils sont les représentants de leur communauté.

 

La pratique est toujours présente, intacte, dans la société samoane, bien que les jeunes samoans ne soient plus tous tatoués. Le savoir-faire est le même, la symbolique aussi : les familles ne financeront le tatouage traditionnel qu'aux jeunes gens qui en seront dignes. L'adoption du christianisme dans l'archipel (radicalement opposé aux tatouages rituels)  a pourtant changé les règles, si bien qu'un village, une famille, pourront être influencés tour à tour par la proximité d'un tatoueur, ou bien d'une église. Mais la pratique perdure et les élites samoanes renouent avec le tatouage, arboré jusque dans les ambassades. Pour les Samoans, le tatouage est un trésor national : « Les Samoa ne sont pas exactement le berceau du tatouage, qui a été pratiqué bien avant, notamment en Mélanésie, précise Sébastien Galliot. En revanche, si l'on considère l'archipel dans le phénomène actuel de renouveau et de réappropriation du tatouage par leurs voisins polynésiens, les îles Samoa ont un rôle central. Tous ceux qui veulent apprendre la technique doivent se tourner vers les maîtres samoans, détenteurs du savoir faire le plus spécialisé»

Il ne s'agit pas seulement de technicité et de pratique des outils, c'est aussi une philosophie que les tatoueurs en quête d'authenticité viennent chercher aux îles Samoa : « Comme ils n'ont jamais cessé de pratiquer le tatouage rituel, il y a un fort capital symbolique que les étrangers viennent chercher à Samoa, une légitimité. » Les tatoueurs sont aussi artisans qu'artistes, et partent se former aux îles Samoa comme un jeune peintre irait apprendre auprès de Picasso.

 

Tatouage créé sur moulage en silicone, Leo Zulueta © musée du quai Branly, photo Thomas DuvalTatouage réalisé sur moulage en silicone par Leo Zulueta
(photo © musée du quai Branly/Thomas Duval)

 

Résurgence de la culture « tribale » en occident

 

L'exposition « Tatoueurs, tatoués » a ainsi pour ambition de replacer les tatouages et les tatoueurs sous le prisme de l'art, et non seulement de l'ethnologie. Les tatoueurs de Polynésie, du Japon ou de Thaïlande ont joué un rôle crucial dans la naissance d'une culture globalisée du tatouage, avec ses courants et ses fidèles. Parmi les acteurs de cette culture baignée d'underground exposés au Quai Branly, Leo Zulueta. Il a été avec son comparse Don Ed Hardy (connu notamment pour sa ligne de vêtements) un des principaux instigateurs de la démocratisation des motifs tribaux et ethniques dans les États-Unis des années 1980, avec leur revue « Tattootime ». En recherche d'inspiration, avec l'envie d'explorer, soucieux de s'enrichir auprès des maîtres détenteurs de traditions ancestrales, les deux Américains partent à la rencontre de tatoueurs exotiques, observent et se procurent des outils traditionnels. « Ils ont commencé à présenter de l'ethnologie amateur sur le tatouage, avec des voyages à Bornéo, Samoa, raconte Sébastien Galliot. Leo Zulueta et Ed Hardy ont défendu l'idée qu'il existait des cultures du tatouage très développées ailleurs qu'en occident et qu'il fallait s'en inspirer pour créer une avant-garde dans le monde du tatouage euro-américain, sortir des thématiques américaines traditionnelles, qui à l'époque étaient encore très liées à l'esthétique des sideshows ou à la culture militaire. » 

 

Les tatoueurs occidentaux commencent donc à tisser des liens avec leur pairs ailleurs dans le monde, et à s'en inspirer dans leurs travaux. Pour le chercheur, les articles publiés dans « Tattootime », truffés de raccourcis et souvent faussés par la barrière de la langue, ne sont pas assez rigoureux pour avoir une valeur scientifique. Il aurait fallu passer plus de temps au contact des tatoueurs et des tatoués, s'inscrire dans la continuité de la documentation déjà existante sur les pratiques et l'esthétique du tatouage . Mais la rencontre garde une très haute valeur artistique : « Zulueta et Ed Hardy avaient compris qu'il existait des grands artistes hors des États-Unis. Ils ont introduit une sorte de primitivisme et d'orientalisme dans le tatouage. » Dans la communauté des tatoueurs, ces artistes maîtres sont ainsi les plus respectés.

 

Tatouage réalisé sur moulage en silicone, Horiyoshi III, © musée du quai Branly, photo Thomas Duval

Tatouage réalisé sur moulage en silicone par Horiyoshi III
(photo © musée du quai Branly/Thomas Duval)

 

 

Donner vie à des tatouages de maître

 

Au musée du quai Branly, l'accent est donc mis sur des pièces d'exception, réalisées par les plus grands noms du tatouage : le Français Tin-TIn, conseiller artistique de l'exposition et président du Syndicat national des artistes tatoueurs, le Suisse FIlip Leu, le britannique Xed Lehead, Jack Rudy, Horiyoshi III, Mark Kopua, Chimé... Le vrai clou de l'exposition : les bustes, bras et jambes de silicone qui ont été envoyés au confins du globe, afin que ces artistes tatoueurs parmi les plus renommés puissent coucher leur art de manière aussi authentique que le résultat est fidèle : un tatouage s’apprécie autant en volume qu'en couleurs et en formes. Le matériau est également une performance, assez souple pour que la technique soit effectuée dans des conditions réalistes, imitant l’élasticité de la peau, sans que les pigments ne s'estompent et que le tatouage disparaisse. « On a treize tatoueurs parmi les plus grands au monde qui ont joué le jeu, des gens qui ont parfois un an ou deux de liste d'attente et qui ont arrêté de bosser sur leurs clients pour contribuer à l'expo », ajoute Sébastien Galliot. L'exposition regroupe également des pièces rares, comme une énorme malle à tatouage décorée, trimballée au début du XXe siècle d'une ville à l'autre des États-Unis, ou des outils anciens, trésors d'ethnologue. Extraits de film, portraits, toiles, textes et ces fameux membres de silicone, la qualité du projet réside surtout dans son propos, servi par une scénographie simple et élégante : le tatouage est un art riche, vivant, à l'histoire complexe, et au rayonnement mondial, moderne.

 

 

Pour aller plus loin :

 

L'exposition du quai Branly expose des clichés de femmes chaouïa (une ethnie originaire de la région montagneuse des Aurès, en Algérie) :

Portrait de femme Algérienne © Marc Garanger

Portrait de femme Algérienne © Marc Garanger

Bonne nouvelle, nous avrons trouvé un article sur le sujet publié en 1942, grâce la base de données MyScienceWork (l'article dans son intégralité est disponible sur la plateforme Persée).