Science et plafond de verre, témoignage de Claudie Haigneré

Retour sur le parcours d'exception d'une astronaute

Lors du cycle « Femmes et Sciences » organisé par l’association du même nom à la Bibliothèque nationale de France (BnF), Claudie Haigneré a été interviewée par Jacqueline Laufer, professeur émérite au groupe HEC sociologie, pour nous parler de son parcours d’exception. Médecin, ingénieur, chercheur, astronaute, ministre, aujourd’hui responsable de l’établissement Universcience, une institution qui regroupe la Cité des sciences et de l’industrie et le palais de la découverte, Claudie Haigneré nous parle de la thématique « Science et plafond de verre : diversité des parcours et des approches ».

Lors du cycle « Femmes et Sciences » organisé par l’association du même nom à la Bibliothèque nationale de France (BnF), Claudie Haigneré a été interviewée par Jacqueline Laufer, professeur émérite au groupe HEC sociologie, pour nous parler de son parcours d’exception. Médecin, ingénieur, chercheur, astronaute, ministre, aujourd’hui responsable de l’établissement Universcience, une institution qui regroupe la Cité des sciences et de l’industrie et le palais de la découverte, Claudie Haigneré nous parle de la thématique « Science et plafond de verre : diversité des parcours et des approches ».

 

Organisée par Jacqueline Sanson, directrice générale de la BnF et par Claudine Hermann, première femme à être nommée au grade de professeur à l’École polytechnique en 1992, engagée dans une démarche de sensibilisation sur la carence féminine dans le monde scientifique et présidente d’honneur de l’association « Femmes&Sciences », cette conférence propose de parler du sujet délicat du plafond de verre. A cette occasion, Jacqueline Laufer interviewe Claudie Haigneré pour tenter de mieux comprendre les causes de la rareté des femmes qui parviennent à atteindre des hautes fonctions mais aussi de la lenteur de progression des carrières féminines en science. Nous vous présentons un compte-rendu de cette conférence, il ne s’agit pas d’une retranscription.

De gauche à droite : Jacqueline Laufer, Claudie Haigneré,
Jacqueline Sanson et Claudine Hermann
Jacqueline Laufer Claudie Haigneré Jacqueline Sanson Claudine Hermann
 
 

Jacqueline Laufer (J.L) : Claudie Haigneré, vous avez débuté votre carrière par une activité de médecin à l’hôpital Cochin. Vous avez par la suite été sélectionnée pour participer à des missions spatiales. En 1996, vous réalisez votre premier vol spatial à bord de Soyouz puis au sein de la station orbitale russe MIR. En 2001, vous réalisez votre deuxième mission spatiale à bord de l’ISS (International Space Station). Comment percevez-vous votre parcours, quels en ont été les éléments clefs?

Claudie Haigneré (C.H) : En 1969, j’ai assisté aux  premiers pas de l’homme sur la lune, qui ont beaucoup marqué la petite fille de 12 ans que j’étais. Plus tard, médecin rhumatologue à l’hôpital Cochin, en 1985, j’ai vu une annonce du Centre National d’Etudes Spatiales (CNES) qui cherchait à recruter des astronautes. Je me suis alors dit « Et pourquoi pas moi ? ». Et j’y ai répondu.

Cela nécessite de l’audace mais c’est aussi l’expression d’une envie irrésistible de franchir le pas. Nous étions mille candidats, seulement cent femmes se sont présentées et au final une femme sur une équipe de sept personnes a été sélectionnée. Si l’on fait le calcul, on se rend compte que finalement le fait d’être une femme a été un avantage dans cette sélection.

Je voudrais ajouter que quand on se lance dans des projets ‘extraordinaires’, il faut une dose de chance indéniable.

Mes deux vols spatiaux m’ont  apporté une expérience extraordinaire et le fait d’être la première femme française à être partie dans l’espace donne une visibilité certaine. Je n’ai jamais ressenti d’obstacle du fait d’être une femme. En réalité, dès lors que l’on franchit certains paliers, on rentre dans un cercle vertueux et on est sollicité. C’est ainsi qu’en 2002, j’ai été nommée ministre à la Recherche et aux Nouvelles Technologies ; puis, en  2004, j’ai été nommée ministre aux Affaires européennes et secrétaire générale de la Coopération franco-allemande. Depuis 2010, je suis présidente d’Universcience où j’ai la chance de côtoyer des gens qui ont de l’intérêt pour la science et la technologie.

J.L : Mais quels ont été les éléments déclencheurs ?  Qu’est ce qui dans votre cas vous a fait basculer d’une carrière scientifique à la politique vers finalement la gestion d’une grosse entreprise ? Quels ont été les éléments déterminants qui vous ont fait envisager d’autres aventures que celles de la science ?

C.H : On retrouve le même fil conducteur tout au long de ma carrière, à savoir la composante d’exploration. J’ai d’abord exercé ma propre vocation avant d’avoir pour mission,  à Universcience d’en transmettre aux autres. Pour moi, il s’agit avant tout de répondre à une curiosité, de chercher à apporter des solutions à des enjeux qui me tiennent à coeur. Afin de franchir les étapes, il m’a fallu de l’audace, de la détermination, de l’accumulation de compétences ce qui passe  pour moi par des diplômes. Bien sûr, il m’a fallu de la chance mais elle était préparée et provoquée.

Il existe énormément de femmes qui ont des atouts certains mais elles sont confrontées parfois au plafond de verre. Il est transparent, on ne le voit pas mais pourtant il s’agit d’un obstacle. Il est basé sur des stéréotypes, par exemple celui de la place du métier du mari par rapport à celui de l’épouse. Le manque de confiance en soi, l’autocensure de certaines jeunes femmes y participent également beaucoup. Franchir le premier pas est un problème pour certaines. L’absence de reconnaissance en est un autre plus complexe.

 

Femmes&Sciences

 

J.L : Au delà de la confiance certaine que vous avez en vous, n’avez-vous pas ressenti une certaine solitude d’être la première à accomplir certains challenges ?

C.H : On peut revenir sur l’ante et le post plafond de verre. Souvent, les femmes ne peuvent pas le franchir par manque de reconnaissance (promotions, salaires). Une fois ce plafond franchi, nous nous retrouvons dans la rareté et cela n’est pas toujours facile à vivre. Je me sens parfois « isolée » dans certaines fonctions que j’ai choisi d’exercer aujourd’hui. Par exemple je fais partie de deux conseils d’administration dans les domaines des nouvelles technologies et dans une grosse entreprise pharmaceutique. Jusqu’à il y a quelques jours, j’y étais la seule femme. D’ailleurs à ce propos, la loi sur les quotas dans les CA des grandes entreprises va bientôt être mise en place et j’y suis, dans ce cas, favorable.

Le regard que l’on porte sur moi n’est pas le même que pour les hommes, il provoque de la pression, de l’attente. On me demande un niveau encore plus haut. De plus, très minoritaire, vous aurez tendance à être considérée comme une femme alibi, même si vous avez toutes les compétences requises. Le statut de la femme-alibi est quelque chose que je refuse.

J’apporte des compétences. La rareté des femmes ayant franchi le plafond de verre est un problème, il faut le faire évoluer et progresser, peut-être par le fait d’imposer des quotas provisoires… Depuis 1972, les choses n’ont pas vraiment changé, le nombre de chefs de services femmes dans les hôpitaux est toujours extrêmement faible…

J.L : Avez-vous le sentiment que les femmes doivent  prouver davantage ?   Qu’elles soient plus attendues au tournant ?

C.H : Prouver davantage, sûrement. Pas les astronautes, qui femmes ou hommes, doivent toujours prouver leur excellence, montrer qu’ils savent gérer les responsabilités. Mais plus généralement  les filles et les jeunes femmes ont souvent le sentiment de devoir prouver davantage par manque de confiance en elles. Ma fille de 13 ans par exemple n’est pas contente d’elle si elle obtient moins de 18/20 en classe. Les filles veulent plus atteindre la perfection.

Pour ma part, j’ai eu effectivement par moment l’impression pendant ma carrière d’avoir été attendue au tournant. Mais finalement pas en tant que femme. 2 exemples, en tant qu’astronaute et en politique:

- en 1985, j’ai été sélectionnée parmi mille candidatures pour le vol spatial, j’ai effectué mon premier vol en 1996 ! Onze années à attendre car j’étais une civile alors que les autres étaient des militaires.

- en politique, également, j’ai eu cette impression car, là encore, j’étais issue de la société civile en face de personnes qui sont des politiques professionnels. Mais ces deux exemples ne sont pas liés au fait d’être une femme.

 

Bibliothèque François Mitterrand (BnF) Paris
Bibliothèque François Mitterand

 

J.L : Afin de pouvoir franchir ce plafond de verre, existe-t-il des personnes qui inspirent, qui sont des ‘mentors’ ? Est-ce-que vous avez eu le sentiment qu’il y ait eu pour vous des rencontres déterminantes ?

C.H : Je suis d’accord avec l’idée que ces personnes « mentors » sont nécessaires, qu’elles soient hommes ou femmes, pour pouvoir franchir des étapes. J’accepte volontiers ce rôle de modèle par rapport aux jeunes filles et femmes. Personnellement, lorsque je pense à de grandes femmes, je pense tout d’abord à Marie Curie qui a été à la fois une personne de conviction, une personne reconnue, une mère de famille etc. Non seulement, elle a été une personnalité scientifique forte mais elle a également réussi sa vie de famille. C’est un modèle de vie dans sa globalité. Une autre femme qui pour moi incarne un modèle de courage, de force de conviction, de force de caractère, est Simone Veil.

J.L : Selon vous, y a-t-il une appétence différente des femmes par rapport aux hommes pour le pouvoir?

C.H : Je ne crois pas que le goût pour le pouvoir soit différent, mais l’apport des femmes, lui, est différent. Les femmes apportent leur subtilité. Par exemple, lors de négociations au sein d’un conseil européen, nous sommes sortis par le haut de problèmes épineux parce qu’il y avait de nombreuses femmes. Les femmes ont apporté un ‘plus’. De même, lors des l missions spatiales le fait d’avoir la présence d’une femme parmi six hommes a été un atout. Les hommes étaient plus attentifs, plus respectueux, ils faisaient plus d’efforts en ma présence.

J.L : Je voudrais poser une question sur les relations des femmes entre elles. Que pensez-vous de la solidarité, de la relation entre femmes ?

C.H : Je suis convaincue du bénéfice que tout le monde peut tirer de cette solidarité, dans les réseaux d’entreprises, ou les écoles, par exemple. C’est vrai que « les réseaux » sont plutôt parisiens et élitistes, mais ils se démocratisent avec les réseaux sociaux.

D’autre part la mixité au sein de ces réseaux et associations est aussi une bonne chose.

Je la constate au sein de cette assemblée. Je suis heureuse d’y voir plusieurs messieurs. Il est nécessaire d’avancer ensemble entre hommes et femmes. Personne ne peut fonctionner seul et dire « j’ai tout en moi ».

Intermède, questions du public.

J.L : Comment pensez-vous agir pour la situation des jeunes filles et jeunes femmes ?

C.H : Au sein d’Universcience, je prête fortement attention à certains points suivants, par exemple : 1) A travers les expositions, pour veiller à ne pas véhiculer de stéréotypes. Les stéréotypes que l’on véhicule sont souvent inconscients. Une étude montrant le comportement de professeurs de mathématiques par rapport à leurs élèves révèle qu’ils passent en moyenne beaucoup plus de temps à s’occuper des jeunes hommes que des jeunes filles. Elles avaient statistiquement beaucoup moins de temps de parole. 2) Nous tentons de favoriser la découverte de métiers chez les jeunes filles.

Il serait bénéfique que plus de femmes se voient attribuer des prix prestigieux parce que je crois au pouvoir incitatif des modèles de réussite. Notons qu’il n’existe pas de femmes ayant reçu la médaille Fields par exemple. Certaines personnes pensent qu’organiser des prix scientifiques spécifiques aux femmes est stigmatisant mais on en a encore besoin pour faire évoluer les mentalités! Le prix « For Women in Science » organisé par l’Unesco et l’Oréal permet de faire connaître et de faire reconnaître des femmes formidables. Il est important d’avoir plus de femmes au dessus du plafond de verre pour donner des modèles aux autres femmes. Ainsi, au sein d’Universcience, à compétences égales je fais attention à m’entourer à 50% par des hommes et à 50% par des femmes, notamment au comité de direction.

J.L : Que peut-on faire pour qu’il y ait plus de femmes ingénieurs ?

C.H : Il faut leur donner le goût de ces professions en les faisant connaître. L’ensemble des talents se situe autant chez les hommes que chez les femmes. Mais il faut maintenant que l’ensemble de la société se mobilise et passe à l’action. En phrase de conclusion, je souhaiterais citer Simone de Beauvoir :

 

« Le présent n'est pas un passé en puissance, il est le moment du choix et de l'action. » Simone de Beauvoir

 

En savoir plus :

 

1) Biographie : Qui est Claudie Haigneré ? La république des lettres, octobre 2009 http://www.republique-des-lettres.fr/10894-claudie-haignere.php

2) Et si les familles Curie et Joliot-Curie nous parlaient du nucléaire? MyScienceWork Blog https://www.mysciencework.com/omniscience/et-si-les-familles-curie-et-joliot-curie-nous-parlaient-du-nucleaire

3) Biographie : Qui est Simone de Beauvoir ? La république des lettres, mai 2011 http://www.republique-des-lettres.fr/10238-simone-de-beauvoir.php