Quand Wikipedia flirte avec la science

Pourquoi la recherche devrait s’inspirer des méthodes de diffusion du savoir des outils Wikimedia

Certaines des règles à respecter sur Wikipedia se retrouvent à l’identique dans la publication de résultats scientifiques (citer ses sources par exemple), d’autres sont carrément à l'opposé (le prestige n’est pas un critère recevable en soi) ; d'autres encore mériteraient d’être appréciées à leur juste valeur dans le monde scientifique (publier sous licence ouverte permet la collaboration ainsi qu’un meilleur résultat). C’est précisément sur ce sujet que la science pourrait trouver l’inspiration du côté de Wikipedia.

Certaines des règles à respecter sur Wikipedia se retrouvent à l’identique dans la publication de résultats scientifiques (citer ses sources par exemple), d’autres sont carrément à l'opposé (le prestige n’est pas un critère recevable en soi) ; d'autres encore mériteraient d’être appréciées à leur juste valeur dans le monde scientifique (publier sous licence ouverte permet la collaboration ainsi qu’un meilleur résultat). C’est précisément sur ce sujet que la science pourrait trouver l’inspiration du côté de Wikipedia.

This article also exists in English : When Science and Wikipedia Rub Elbows (translation/traduction : Pierre-Sofiane Kadri)

 


Guêpier d'EuropeAriège, France. La femelle (devant) attend l'offrande que le mâle va lui faire.

 

Ça sonne comme une blague : « Quelle est la différence entre Wikipedia et la recherche scientifique ? » Et la chute, demandez-vous ? Wikipedia me fournit un article en quelques instants, mais ça prend des mois ou des années aux chercheurs ? C’est pourtant pourtant une vraie question qui se justifie au vu des nombreux points communs mais aussi des quelques différences instructives entre les principes ouverts de la contribution à Wikipedia et ceux qui régissent la recherche scientifique. Ces deux facettes ont été présentées par Adrienne Alix, ancienne directrice des programmes de Wikimedia France, à l’occasion du lancement de WikiCristallo. Organisé conjointement avec l’association Amcsti, ce projet a pour objectif  d’enrichir le contenu relatif à un domaine scientifique en particulier, la cristallographie, au sein de la plus grande encyclopédie de tous les temps, ainsi que d’appliquer à la diffusion du savoir scientifique une appréciation très “wiki” de la collaboration.

 

En recherche de crédibilité

Pour l’un comme pour l’autre, citer ses sources est une pratique fondamentale. Mais dans un article Wikipedia, qui peut avoir été écrit par des dizaines, des centaines, voire des milliers d'auteurs, le lecteur se fiche de savoir qui a écrit quoi ; il est en quête d'infos pertinentes. Une entrée wikipedia est encore plus dépendante de la citation des sources qu'un article scientifique, puisque dans la recherche, une partie de cette crédibilité tant recherchée est portée par l'identité de l'auteur. Le rôle de l'expert est en effet bien différent d'un monde à l'autre : dans le royaume de la contribution Wikipedia, les auteurs sont jugés par leurs actions, et en aucun cas par l'intitulé de leur poste. « Votre statut n’a pas d’importance, explique Adrienne Alix, même si ça peut sembler étrange pour certaines personnes. »

 

Une méthode ouverte et collaborative pour de meilleurs résultats

ça peut faire bizarre, mais ne serait-ce pas finalement souhaitable que la recherche scientifique soit moins conditionnée par le prestige ? On a bien vu ce qu'était capable de produire scientifiquement un adolescent de 15 ans, sans diplôme, quand on lui a donné sa chance. Y a-t-il autre chose que la science et les chercheurs pourraient emprunter à cet univers particulier où la masse d’informations est produite et gérée par une communauté ? Avant tout, l'efficacité d’un échange collaboratif des savoirs.

Avant la naissance de Wikipedia en 2001, il y avait Nupedia. Des experts soumettaient des articles à cette encyclopédie, elle aussi fondée par Jimmy Wales, qui étaient ensuite lus et validés par leur pairs ; mais ce processus était lent. Avec l'arrivée du logiciel Wiki, il est devenu plus facile pour un grand nombre de personnes de collaborer sur la même page, sans avoir recours à des compétences techniques particulières. C’est ainsi que l’encyclopédie en ligne pu décoller, diffusant le savoir en dehors de la sphère anglo-saxonne au fur et à mesure que les usagers ont créé des pages dans leur propre langue. Initialement, l’émergence de Wikipedia est moins due à un esprit d’ouverture qu’à l’efficacité manifeste du système Wiki comparé à la méthode traditionnelle de validation par les experts, précise Adrienne Alix. Les fondateurs de Wikipedia ont donc fait le pari que si le processus était ouvert à tous, la qualité irait croissant, un pari qu’ils ont porté jusqu’à l’open knowledge bank.

La famille de produits Wikimedia a démontré la valeur d’autres modèles d’open knowledge, dont certains peuvent être adaptés puis adoptés par la communauté scientifique. Wikimedia Commons, une archive centralisée de plus de 20 millions d’illustrations et de fichiers multimédias sous licence ouverte, procède déjà de façon scientifique dans sa manière de cataloguer. En 2010, le Muséum d’histoire naturelle de Toulouse a lancé le programme Phoenix, faisant appel à des volontaires pour photographier et mettre en ligne les images issues de ses collections. Avec des descriptions complètes en français et en anglais, le résultat constitue une base de donnée numérique des collections du musée. D’après Wikimedia, “En moyenne, plus de 3 millions de pages contenant des images du projet sont visitées chaque mois sur Wikipedia, dans plus de 260 langues différentes”. Question visibilité, on ne fait pas mieux.

Wikisource, le cousin libraire de Wikipedia, est une bibliothèque numérique regroupant des oeuvres du domaine public, ou sous licence Creative Commons.C’est en quelque sorte l’équivalent d’une archive de publications scientifiques en open access. Ici, c’est la communauté qui corrige de manière collaborative les erreurs générées par le système de reconnaissance de texte utilisé lors de la numérisation des oeuvres. Adrienne Alix explique que la version française de Wikisource est très utlisée, notamment par des écoles en Afrique, où les classes doivent d’habitude se servir de photocopies de photocopies de livres. “C’est vraiment un outil fantastique. Toute la littérature francophone est disponible, il suffit d’une imprimante”. Le témoignage devriait être familier à quiconque connaît les arguments relatifs à l’ouverture des résultats scientifiques.

 

Trouve ton public, partage avec lui et tout le monde y gagne

Chercheurs et contributeurs de projets collaboratifs partagent des objectifs très similaires. Lorsqu’il s’agit de communiquer autour de la science, il n’est donc pas bête de faire un pas dans la direction de Wikipedia. Une des raisons pour cela, dans l’esprit de la vulgarisation, est simplement de partager les connaissances là où se trouve le public, explique Adrienne Alix : Wikipédia est le site culturel et scientifique le plus consulté au monde, et on observe généralement que les sites de type wiki sont toujours parmi les premiers résultats de recherche. Un des objectifs du groupe Wikimedia est de se rapprocher des institutions scientifiques : à travers des projets comme WikiCristallo, qui oeuvre à enrichir le contenu francophone en matière de cristallographie et à tenter d’initier de nouveaux Wikipédiens aux outils et aux enjeux du partage scientifique ou encore par des ateliers consacrés à la contribution visant les chercheurs. Pour Adrienne Alix, il s’agit d’une “approche de type service public, adaptée aux pratiques actuelles. Nous avons le choix : laisser des barrières entre la communication institutionnelle et les projets comme Wikimedia, ou essayer de tirer le meilleur des deux.”