Police scientifique : éclosion des témoignages d’insectes

Les perspectives de la recherche en entomologie criminelle promettent de révolutionner les sciences médico-légales

Et si les insectes nécrophages pouvaient nous aider à élucider une disparition ou nous guider jusqu’à un cadavre ? Malgré ce que les séries policières laissent à penser,  la réalité du terrain peine à suivre les avancées rapides de la recherche. L’expertise entomologique est rarement sollicitée dans un contexte médico-légal. Pourtant de nouvelles applications, qui hier relevaient encore de la science-fiction, pourraient changer la donne.

 

Et si les insectes nécrophages pouvaient nous aider à élucider une disparition ou nous guider jusqu’à un cadavre ? Malgré ce que les séries policières laissent à penser,  la réalité du terrain peine à suivre les avancées rapides de la recherche. L’expertise entomologique est rarement sollicitée dans un contexte médico-légal. Pourtant de nouvelles applications, qui hier relevaient encore de la science-fiction, pourraient changer la donne. 

Les mouches sont les premières à arriver sur un cadavre

Wikipedia Commons

Il n’existe pas moins de 50 espèces d’insectes nécrophages, rien qu’en Europe. Sur un seul cadavre, on peut trouver 5 à 30 types d’insectes différents. Ces insectes sont susceptibles d’apporter nombres d’informations précieuses au cours d’une enquête judiciaire. La présence ou l’absence de certaines espèces sur un corps fournit notamment des informations sur l’heure ou le lieu du décès ou sur d’éventuels déplacements post-mortem. Quand les restes humains ne présentent plus de tissus exploitables, les insectes peuvent également permettre des analyses toxicologiques grâce à ce qu’ils ont ingéré. Une méthode notamment utilisée pour l’examen médico-légal des momies !

Mais l’emploi le plus courant et le plus connu de l’entomologie criminelle reste la datation du décès. Les méthodes médico-légales usuelles : méthodes thermométriques, mesures de rigidité cadavérique, hypostases ou les méthodes biochimiques cessent d’être efficaces environ 72 heures après le décès ou quand le corps présente des signes de putréfaction avancée. Les insectes nécrophages et certains arthropodes restent alors des bio-indicateurs efficaces pour dater plus ou moins efficacement le décès.

La méthode actuelle d’entomologie criminelle utilisée pour dater les cadavres pâtit néanmoins d’une marge d’erreur encore trop importante. Jusqu’ici la méthode consistait à estimer l’âge des insectes en comparant leur croissance à celle d’autres individus de leur espèce dans les mêmes conditions extérieures. Mais la température le type de nourriture (tissus, organes, cerveau) ou encore la compétition des autres espèces doivent aussi être pris en compte. Ces facteurs sont relativement complexe à déterminer et engendre des marges d’erreur significatives.

Source d’un engouement croissant à l’international, la recherche en entomologie forensique est très prometteuse. Damien Charabidze, en charge du laboratoire d’entomologie criminelle de l’Institut Médico-Légal de Lille, estime que cette branche de l’expertise scientifique judiciaire est encore insuffisamment exploitée.  En France, les experts se comptent sur les doigts d’une main. « La recherche médico-légale est victime de son succès. Elle avance plus vite que l’expertise réellement utilisée du terrain. Les enquêteurs et les magistrats ne connaissent pas les nouvelles méthodes ou ne pensent pas à les utiliser. Mais une révolution est en marche. De nouvelles études vont changer la donne », prédit Damien Charabidze.

De nouvelles méthodes plus efficaces et plus précises

Seules les grandes affaires criminelles bénéficient pour l’instant de l’expertise d’un entomologiste. De nouvelles méthodes pourraient néanmoins contribuer à systématiser davantage le recourt à l’expertise entomologique. Une nouvelle méthode de datation du décès permet des résultats plus fiables et plus rapides. Elle consiste à utiliser directement les données génétiques des insectes pour connaître précisément leur âge. En passant l’insecte au broyeur et en observant l’expression de certains gênes, il est désormais possible de déterminer avec certitude son âge. Exit les incertitudes liées aux facteurs extérieures et les délais de comparaison avec d’autres spécimens en laboratoire.

Les premiers travaux sérieux de recherche en entomologie forensique ne datent que des années 70-80. Des pans entiers de l’étude de l’entomofaune restent mal connus. Une étude sur les coléoptères nécrophages publiée en Open Access déplore, par exemple, le faible nombre de publications scientifiques disponibles ayant trait à certaines espèces d’intérêt forensique. Damien Charabidze fait parti d’une équipe qui travaille sur la mise au point d’un programme informatique d’expertise entomologique qui sera mis en ligne en 2014. « Ce programme recense toutes les informations disponibles à l’échelle internationale et permet ainsi de calculer automatiquement et avec une plus grande fiabilité le délai post-mortem » s’enthousiasme le chercheur. De quoi préciser encore davantage la datation d’un cadavre en facilitant l’estimation du temps écoulé entre le décès et la ponte des œufs.

Les oeufs de mouches sont pondus au niveau des muqueuses pour que les larves puissent avoir accès facilement à la nourriture. 

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Car connaître les caractéristiques de chaque espèce est crucial pour déterminer à quel stade de la décomposition du corps les insectes arrivent. Les goûts olfactifs de chacune diffèrent. Les mouches à viande sont les premières sur place. Ce sont les effluves d’un cadavre encore frais qui les attirent et les poussent à se reproduire. A mesure que le cadavre s’altère, les odeurs dégagées par les réactions chimiques évoluent. Elles repoussent alors les premières espèces et en attirent d’autres. Les mouches du fromage sont, par exemple, attirées par l’odeur de la fermentation de la caséine entre quatre et huit mois. Certaines espèces de coléoptères préfèrent  pour leur part, les dégagements d’ammoniac qui se produisent à un stade encore plus avancé de décomposition.

Quand la science fiction s’approche de la réalité

En poussant encore plus loin l’utilité de l’odorat très personnel de l’entomofaune, la recherche imagine déjà des applications très nouvelles et potentiellement révolutionnaires. Les insectes nécrophages pourraient être utilisés pour la recherche d’un corps. À l’instar du dressage d’abeilles pour détecter les explosifs, l’entomofaune pourrait être utilisée pour détecter la présence d’un cadavre sur une zone relativement étendue. Il s’agirait alors de « suivre » les insectes pour trouver le corps. «Techniquement parlant, nous n’en sommes pas loin », assure Damien Charabidze. 

Autre possibilité, dans le cadre de recherches écologiques, des expériences ont été effectuées afin d’évaluer la biodiversité d’une région en analysant le contenu de l’estomac d’insectes nécrophages. Le contenu de leurs estomacs est un témoin précieux pour déterminer les espèces présentes dans une zone étudiée. Damien Charabidze propose un autre emploi de cette méthode « On peut imaginer qu’en utilisant la même méthode sur une zone où l’on soupçonne un décès, on pourra attester la présence d’un cadavre dans les parages et confirmer le décès d’une personne disparue malgré l’absence de corps ».

 

Pour en savoir plus sur les avancées de la recherche en entomologie forensique