Neuroesthétique, beauté et cerveau

Les recherches sur l'étude neuronale de la beauté font débat

La neuroesthétique est une approche neuroscientifique du concept de la beauté. Un article publié le mois dernier propose une analyse des premiers résultats. Ce domaine est pour l‘instant au stade embryonnaire et les critiques fusent.

 

 

La neuroesthétique est une approche neuroscientifique du concept de la beauté. Un article publié le mois dernier propose une analyse des premiers résultats. Ce domaine est pour l‘instant au stade embryonnaire et les critiques fusent.

 

This article also exists in English:  Neuroaesthetics: Beauty is Only Brain Deep. It was translated by Timothée Froelich.

 

Dans un article publié en mars dernier, les scientifiques Bevil R. Conway et Alexander Rehding livrent leurs conclusions sur les dernières avancées de la neuroesthétique. Ce domaine désigne l’étude de la perception de la beauté chez l’Homme d’un point de vue neuronal. Les auteurs de « Neuroaesthetics and the Trouble with Beauty », admettent l'importance de ce type de recherche sur le cerveau. La question est de savoir si on peut scientifiquement comprendre la beauté ? 

 

 

 

 

Quand la science s’aventure dans les contrées du beau

 

La Neuroesthétique est une science émergente, qui n'est vraiment définie que depuis 2005. Les scientifiques, artistes, historiens de l'art, philosophes ou encore psychologues sont peu nombreux à prendre le sujet au sérieux. Si bien que le nombre d'études probantes est faible et que le cercle des neuroesthéticiens est très restreint.

 

La beauté n'est pas un concept scientifique. Les opposants de la neuroesthétique s'inquiètent d'une science qui pourrait entraîner des dérives et confusions. Pour Bevil R. Conway, neuroscientifique, et Alexander Rehding, chercheur en musique, « un danger potentiel dans les projets esthétiques est d'universaliser des convictions subjectives et de présumer que l'expérience de la beauté est commune à tous. ». Le domaine est donc très controversé. Semir Zeki, professeur de neuroesthétique au University College London (UCL), affirme par exemple que les artistes auraient compris instinctivement le fonctionnement du cerveau humain : « en un sens, l'artiste est un neuroscientifique qui explore le potentiel et les capacités du cerveau mais avec des outils différents ». L'art ferait-il tourner la tête aux chercheurs ?

 

La beauté et l'art ont déjà été longuement étudiées par des chercheurs de disciplines différentes. Jacques Morizot, professeur à l'université de Provence, spécialiste d'esthétique et de philosophie de l'art, souligne que « la pluridisciplinarité est souhaitable, en particulier dans cette phase d'exploration encore mal balisée et où les repères sont insuffisamment identifiés ».

  

Entre passion et critiques

 

Si elle ne fait pas beaucoup parler d'elle, la neuroesthétique n'en déchaîne pas moins des critiques acerbes. Evolution News & Views publiait en mars dernier un billet virulent qui posait la question « serait-on devenu scientiste à vouloir expliquer la beauté scientifiquement ? ». Mais les neuroesthéticiens ne s'inquiètent pas de cette peur de la démystification d’un concept par une étude scientifique.

 

L'objectif est justement de lever le voile sur un des mystères du cerveau. Il s'agit d'associer l'activité des neurones à des fonctions de notre cerveau qualifiées par le neurobiologiste Jean Pierre Changeux de « supérieures ». Semir Zeki explique que « Ce n'est que par la compréhension des lois neuronales qui dictent l'activité humaine dans tous les domaines - dans le droit, la morale, la religion et même l'économie et la politique, tout autant que dans l'art - que nous pouvons espérer atteindre une meilleure compréhension de la nature de l'homme ». Plus modestement, une étude de la réponse du cerveau pendant l'expérience de la beauté pourrait déboucher sur des avancées importantes concernant l'organisation visuelle et émotionnelle d'une pensée abstraite dans le cerveau.

  

Difficile de traquer la beauté

 

Les études sur le sujet ont pour le moment uniquement permis de montrer des corrélations, des associations entre des situations et une réponse de certaines zones du cerveau. Les chercheurs demandent par exemple à des sujets de classer des images selon leur beauté. Ils analysent ensuite la réponse de leur cerveau en imagerie par résonance magnétique fonctionnelle devant une image qualifiée de belle, neutre ou laide. Ainsi plusieurs recherches soulignent l'importance du cortex orbitofrontal médian dans l'expérience de la beauté, zone associée à une valeur de récompense. Celui-ci serait fortement activé en présence d'images que l'individu trouve belles. La beauté est une expérience subjective qui dépend aussi du contexte immédiat dans lequel l'individu se trouve ce qui rend les conditions opératoires délicates à baliser. 

 

Localisation du cortex orbitofrontal en imagerie par résonance magnétique

 Wikimedia commons

 

De plus, étudier l’expérience de la beauté revient à étudier plusieurs stades de la réponse du cerveau : le traitement, l'encodage et la restitution. Ainsi, pour Jacques Morizot, « il est très plausible que les attributions esthétiques puissent correspondre à des mises en résonance de larges populations de neurones qui se synchronisent de façon momentanée ou récurrente ». L'étude du cerveau devient alors quelque chose de très complexe et la neuroesthétique une jungle pour les chercheurs.

 

 

Pour aller plus loin :