Nébuleuse appréhension de la singularité technologique

Homme augmenté et intelligence artificielle : appréhender le futur

La singularité technologique, concept qui prévoit une accélération du progrès scientifique, correspond le plus souvent au développement d’une intelligence surhumaine. L’appréhension de la singularité se trouve trop souvent teintée d’une inquiétude qui fausse les prévisions des possibles conséquences d’une telle croissance de la connaissance humaine. Notre société est dans l’obligation d’estimer à sa juste valeur le futur technologique – sans tomber dans une quelconque fantasmagorie – si elle ne souhaite pas être submergée par ses propres découvertes.

La singularité technologique, concept qui prévoit une accélération du progrès scientifique, correspond le plus souvent au développement d’une intelligence surhumaine. L’appréhension de la singularité se trouve trop souvent teintée d’une inquiétude qui fausse les prévisions des possibles conséquences d’une telle croissance de la connaissance humaine. Notre société est dans l’obligation d’estimer à sa juste valeur le futur technologique – sans tomber dans une quelconque fantasmagorie – si elle ne souhaite pas être submergée par ses propres découvertes.

Cet article est le deuxième volet de trois articles qui tentent de cerner le concept de singularité technologique et ses possibles impacts sur notre société.

La singularité technologique : en route vers le transhumain

Nébuleuse appréhension de la singularité technologique

A l’aube d’un séisme politique nommé singularité

 

Cet article existe aussi en anglais « Nebulous understanding of the technological singularity ». Il a été traduit du français vers l’anglais par Timothée Froelich.

 

L’humain sera le premier robot 

Empreint de fiction, l’imaginaire collectif est saisi d’effroi à l’idée d’une intelligence surhumaine. Des robots, des ordinateurs contrôlant le vivant, d’implacables machines étouffant le sensible, ainsi s’esquisse la vision apocalyptique de telles découvertes scientifiques. Il est toutefois nécessaire de comprendre l’intelligence artificielle comme une technologie capable de reproduire les mécaniques de l’intelligence humaine, à travers des phénomènes tels la perception, l’apprentissage, l’interaction sociale, la mémoire, le jugement critique pouvant mener à la création. Mais cela doit être appréhendé avec la conscience d’une intelligence artificielle façonnée par l’intelligence humaine.

Les prédictions de possibles dystopies qui ne cessent de voir dans la science l’origine du mal confondent vraisemblablement les moyens des causes. Les condamnations que peut provoquer la singularité technologique ne sont que les miroitements du jugement inconscient porté sur la société actuelle. Etrangement, cette vision d’horreur correspond dans la fiction volontiers à un glissement d’une société néolibérale à une technotyrannie.

Ces idées reçues se cristallisent aussi dans une forme de dualité destructrice où la menace de l’humain serait sa propre création. Le spectre du monstre de Frankenstein flotte autour des découvertes scientifiques – la créature est devenue ordinateur. Une telle critique ne tient pas compte de la transcendance même de l’humain et de ses valeurs que pourrait entraîner le progrès scientifique. La peur d’une intelligence surhumaine dominant et annihilant l’humain se trouve quelque peu faussée s’il est considéré d’une part que les comportements de l’artificiel résultent des décisions de l’originel, et d’autre part que l’intelligence surhumaine ne sera peut-être pas le propre de quelconques ordinateurs mais du cerveau humain lui-même, au moyen entre autres d’implants cérébraux

Il paraît totalement erroné de considérer un progrès scientifique sans estimer l’évolution de tout le cadre dans lequel ce progrès a lieu. La singularité technologique équivaut à une remise en cause totale de l’épistémologie classique qui entraînera une transformation conséquente de l’environnement humain.

 

Mésestime du futur

Les découvertes scientifiques sont perçues au fil de leur arrivée sans volonté réelle de saisir la portée politique de leurs évolutions à venir. Le progrès scientifique continue d’être compris comme le résultat des évolutions sociales et politiques du collectif, sans se risquer d’y percevoir la source même de transformations sociales. L’invention des caractères mobiles de l’imprimerie par Gutenberg au XVe siècle a permis de diffuser largement le savoir, mais n’est-elle pas également la source des transformations de la société du XVIe siècle, du protestantisme ou encore de l’économie moderne ?

La Singularité Technologique – Crédit image : MyScienceWork

La prospective se base sur les informations disponibles actuellement dans le but d’établir des prévisions de l’avenir. Face à un évènement historique tel que la singularité, il devient difficile d’établir une quelconque projection à partir des données disponibles puisque le cadre même qui permet de les envisager est remis en question. Un glissement théorique de la prospective à la futurologie s’impose. Ce qui était considéré auparavant comme une divination irrationnelle se présente aujourd’hui comme une rationalité divinatoire. Les sciences spéculatives douées d’une forte scientificité permettront certainement d’émettre des hypothèses que l’expérience démontrera. L’analyse de ces hypothèses se dresse comme une exigence afin de comprendre les transformations sociales et d’encadrer un changement d’ère. Nous ne pouvons penser qu’avec gravité à l’impact historique de l’énergie atomique dont l’utilisation a façonné la société contemporaine.

La question de l’appréhension des réactions d’une intelligence artificielle surhumaine est un exemple d’interrogation interdisciplinaire qui devrait être menée. D’aucuns y voient une menace pour l’humanité comme Hugo de Garis, qui envisage même une guerre dévastatrice centrée autour de la question de l’intelligence artificielle. Mais n’est-ce pas encore une fois l’erreur de la prospective par rapport à la futurologie qui pense l’avenir à partir de données actuelles sans envisager la transformation de tout le cadre dans lequel une telle intelligence paraîtrait ?

Cela questionne la possible maîtrise du comportement de l’intelligence artificielle avec l’établissement de principes premiers et de lois protectrices de l’humain, comme avec les trois lois de la robotique établies par l’écrivain de science-fiction Isaac Asimov. Il est également nécessaire de se rappeler que l’homme restera au centre de ses propres créations, et animé par son désir d’élévation, le développement d’une intelligence surhumaine se focalisera en particulier sur l’augmentation des capacités cérébrales. Des projets comme le blue brain de l’EPFL suggèrent la virtualisation du cerveau humain et potentiellement du phénomène cognitif. Des émotions humaines dans l’artificiel deviennent même envisageables. Ainsi, l’humain se virtualiserait et l’ordinateur s’humaniserait. Artificiel et biologique se rejoindraient en une même entité.

« Il est également nécessaire de se rappeler que l’homme restera au centre de ses propres créations » - Crédit Image : DeviantArt/Bergie81

Au-delà de ces vagues projections, la recherche scientifique actuelle témoigne de certaines prémices. Des bras articulés commandés par influx nerveux sont développés pour offrir une mobilité perdue à des tétraplégiques, des implants sous-cutanés afin d’établir un bilan de santé en direct ont été envisagés, la fabrication d’organes devient un projet de plus en plus concret, ou plus pratiquement des interfaces de réalité augmentée telles que le projet SixthSense, les google glass ou des lentilles de contact bioniques se matérialisent.

 

D’éventuelles transformations politiques et sociales doivent être envisagées face à ces évolutions technologiques. Nous sonderons l’étendue possible de cet impact dans un dernier article. A suivre… 

 

Pour aller plus loin :

Où commence la science et où s’arrête la science-fiction ? par Michel Nachez, Paris, Cité des Sciences, 2002. 

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A propos de l’auteur :

Rodhlann Jornod, après avoir suivi des études de droit, se consacre à l'étude de la philosophie pratique. Il est doctorant au sein de l'Institut de criminologie de Paris, et rédige actuellement une thèse de doctorat qui analyse les structures de la morale à partir du phénomène du droit pénal. Son intérêt pour les nouvelles technologies l'a également conduit à étudier l'impact des sciences sur des notions de philosophie pratique telles que la morale et la politique.

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