Les Origines de l’Homme au Carrefour des Disciplines : Rencontre avec Jean-Jacques Hublin

Vision humaniste de l’espèce humaine d'un anthropologue

Jean-Jacques Hublin est anthropologue. Ses recherches portent en premier lieu sur l’origine et l’évolution de notre ancien cousin, le Néandertalien puis de notre ancêtre direct, l’Homo sapiens. Il est responsable de la direction du département de l’évolution humaine à l’institut Max Planck d’Anthropologie Evolutionnaire à Leipzig, département de recherche hautement multidisciplinaire qu’il a lui-même créé. Lors d’un entretien passionnant, il nous dévoile sa vision humaniste de l’espèce humaine, de son émergence à sa version moderne et actuelle.

Jean-Jacques Hublin est anthropologue. Ses recherches portent en premier lieu sur l’origine et l’évolution de notre ancien cousin, le Néandertalien puis de notre ancêtre direct, l’Homo sapiens. Il est responsable de la direction du département de l’évolution humaine à l’institut Max Planck d’Anthropologie Evolutionnaire à Leipzig, département de recherche hautement multidisciplinaire qu’il a lui-même créé. Lors d’un entretien passionnant, il nous dévoile sa vision humaniste de l’espèce humaine, de son émergence à sa version moderne et actuelle.

 

Jean-Jacques Hublin, 58 ans, rencontré à Paris le 26 janvier 2012 ©MyScienceWork
Jean-Jacques Hublin

 

L’institut Max Planck, un univers de recherche privilégié

Géologue de première formation, Jean-Jacques Hublin est diplômé d’un doctorat en paléontologie de l’Université Pierre et Marie Curie (UPMC). Il a donné des cours aux Etats-Unis et a travaillé de longues années au CNRS. Après un processus de recrutement de deux ans, il est nommé en 2004 directeur du département Evolution humaine à l’institut allemand Max Planck d’Anthropologie Evolutionnaire de Leipzig. La tâche des scientifiques de ce département est de répondre principalement à trois questions : Quels facteurs ont permis l’émergence de l’espèce humaine ? Qu’est ce qui nous différentie des primates ? Quels sont les particularités de l’Homme moderne ?

Il nous explique que le système des instituts Max Planck, qui sont composées au total de 80 structures dont 3 à Leipzig, est très différent du milieu de la recherche publique française. La politique au sein de ces instituts est de tout miser sur des leaders sélectionnés, qui ont par la suite l’entière liberté de créer leur équipe, avec des budgets conséquents.

 
"Le système Max Planck laisse une immense liberté au directeur d’unité. Celui-ci gère sa propre entreprise. Il est maître de ses décisions" 
 

Jean-Jacques Hublin nous explique que sa nomination à l’institut Max Plank a changé sa carrière. Celle-ci lui apporte une satisfaction de tous les jours. « Je ne parlais pas un mot d’allemand quand ils m’ont recruté. Aujourd’hui je suis le seul français directeur d’unité au sein de cette institution». Ce qu’apprécie plus particulièrement ce passionné de l’histoire de l’Homme est le formidable environnement multidisciplinaire qu’offre l’institut Max Planck. Des disciplines très différentes sont réunies au sein de l’ensemble des unités. Au sein de la sienne, des généticiens, des géologues, des anthropologues, des chimistes, des physiciens travaillent ensemble. Au total, il dirige une équipe de 80 personnes. Son travail consiste à réaliser une approche bio-culturelle et pluridisciplinaire dans laquelle la génétique, la chimie et l’anthropologie sont les disciplines les plus représentées. Ses équipes réalisent de nombreuses recherches sur le terrain ou commanditent des recherches à travers le monde. Pour cela, ce scientifique a développé de nombreuses qualités en politique et en diplomatie pour par exemple négocier et convaincre certains pays d’autoriser la conduite de fouilles.

Enfin, une grande partie de son travail consiste à faire de la méthodologie. Afin d’améliorer en continu les techniques de datation de fossiles ou de restes humains, une partie de son équipe s’est spécialisée dans l’archéométrie, qui est l’application de la physique, des mathématiques et de la chimie à l’analyse des matériaux anciens et à leur préservation. Ces équipes réalisent de nombreuses études d’isotopie (technique de spectroscopie de masse). Elles utilisent fréquemment l’imagerie médicale pour l’étude de fossiles et se sont récemment spécialisées dans la paléontologie virtuelle. Son équipe possède aujourd’hui la plus grande collection mondiale d’objets virtuels (technique de micro-tomographie à rayons X).

L’évolution humaine

 

étapes évolutives homme
Une image trompeuse représentant l’évolution humaine. Loin d’une évolution linéaire, elle s’avère aléatoire et constituée d’un buissonnement d’espèces ©Fotolia

 

Lors de notre entretien, nous demandons à Jean-Jacques Hublin de nous raconter l’histoire de l’espèce humaine telle que nous la connaissons aujourd’hui. Ce chercheur croit au hasard et pour être plus précis au hasard probabiliste. « Le mystère se révèle quand une espèce ne disparaît pas. La question est donc de comprendre pourquoi l’Homme a survécu. Il ne s’agit en aucun cas d’imaginer l’évolution humaine comme une marche triomphale, elle n’est absolument pas linéaire bien au contraire », nous explique-t-il. « Il faut imaginer un vaste arbre qui a une quantité de branches importante. Une de ces branches correspond à l’espèce humaine. Cependant, pour bien comprendre son origine, il est primordial d’identifier les autres branches. Pour les périodes anciennes, il nous en manque encore beaucoup. Les premiers hominidés remontent à 15 millions d’années. Jusque vers 3 ou 4 millions d’années, nous n’avons en notre possession que très peu de fossiles », nous dit-il. « Les quelques dizaines d’échantillons que nous avons ne représentent qu’un minuscule fragment constitutif de l’arbre de nos ancêtres. Nous ne connaissons pas toutes les branches se situant juste en amont et en aval de la bifurcation correspondant à l’apparition de l’Homme et de ses proches cousins. Pourtant, nous avons découvert plus de fossiles au cours des 25 dernières années que depuis les débuts de la paléoanthropologie».

[Vidéo] Conférence de Jean-Jacques Hublin à San Francisco (2011):

 

Il y a 500 000 ans…quand plusieurs espèces humaines coexistaient sur Terre

Les ancêtres directs de l’Homme actuel sont apparus il y a approximativement 200 000 ans. Avant eux, plusieurs espèces se sont succédées, l’australopithèque (Lucy), l’Homo habilis, l’Homo erectus, l’Homo neanderthalensis… Ce dernier, le néandertalien, aurait vécu sur Terre entre 400 000 et 30 000 ans avant notre époque moderne. L’Homo sapiens, souvent appelé « Homme Moderne », a évolué en parallèle de son cousin le néandertalien, mais dans d’autres régions du monde, en Afrique. Il s’est ensuite répandu en Europe au détriment de ce dernier. La question est d’en découvrir la ou les raison(s). La disparition des néandertaliens fait l’objet de nombreux questionnements auprès des chercheurs. Jean-Jacques Hublin a d’ailleurs écrit un livre de vulgarisation intitulé « Quand d’autres hommes peuplaient la Terre… ». A l’époque du remplacement des néandertaliens, les populations humaines qui peuplaient la Terre représentaient de petits nombres d’individus. Le cours des choses a pu basculer pour beaucoup de raisons que nous ne connaissons pas encore. Quel type de concurrence ces groupes pouvaient ils avoir ? L’Homo sapiens a-t-il joué un rôle dans la disparition du néandertalien ou ce dernier s’est-il « naturellement » éteint ? Pour Jean-Jacques Hublin, il ne fait guère de doute que c’est l’expansion des hommes modernes qui est la cause principale de cette extinction. Ce ne sont d’ailleurs pas seulement les néandertaliens qui ont alors été remplacés, mais toutes les formes humaines non-modernes.

En revanche, nous savons que 1 à 4% (en moyenne 2,5%) du patrimoine génétique des hommes actuels non-africains est d’origine néanderthalienne. Il y a 50 à 80 000 ans, les deux espèces se sont donc au moins brièvement intimement côtoyées lorsque l’Homme moderne sortait d’Afrique pour envahir l’Eurasie. À ce jour, aucun des gènes codant des non-africains n’a été identifié comme spécifiquement d’origine néandertalien comme provenant d’une autre population non-moderne. Mais pour notre chercheur, ce n'est sans doute qu’une question de temps. Lorsque le jour de cette découverte arrivera, il marquera fortement l’histoire de la connaissance humaine.

 

Les hominidés, famille de primates

 

généalogie

 

Les grands singes ayant une certaine ressemblance avec l’Homme (anthropomorphes) se regroupent au sein des espèces suivantes : les gibbons, les chimpanzés, les bonobos, les gorilles et les orangs outans. Jean-Jacques Hublin nous explique, avec humour, les particularités propres [les grandes lignes] de chacune des espèces.

Dans la nature, les chimpanzés ont une espérance de vie d’environ 40-45 ans. Les femelles, dès l’âge de 13 ans, commencent à procréer. Elles ne portent qu’un petit après l’autre, à savoir en moyenne un jeune tous les 5 ans (ils sont sevrés vers 4 ans). Ces femelles meurent peu de temps après leurs ménopauses. En captivité, leur longévité peut parfois être très longue. Jean-Jacques Hublin nous raconte succinctement l’incroyable histoire de Cheeta. Il s’agit du chimpanzé mâle mort à 79 ans (1932-2011), célèbre pour sa carrière filmographique [Tarzan]. Des doutes subsistent quant à la véracité de sa date de naissance mais ses fortes capacités à vivre avec les Hommes et à mimer leurs comportements [regarder la télévision, fumer un cigare, boire] lui ont conféré un statut particulier. Son histoire pose à nouveau la question de la frontière évolutive entre ces grands singes et l’homme moderne :

[Vidéo] Tarzan: Cheetah saoule

 

Jean-Jacques Hublin nous parle ensuite de la spécificité des bonobos. Contrairement aux chimpanzés chez lesquels règne un mâle dominant, les femelles bonobos dominent le groupe. Ils ont également une manière bien à eux de régler les conflits. Dès que les tensions montent, ces singes les règlent par le sexe.

Les gorilles, quant à eux, sont connus pour leur force et leur grande taille. Les mâles, en moyenne deux fois plus gros que les femelles, vivent entourés d’un harem et peuvent faire preuve d’une très grande agressivité. Les femelles commencent, elles aussi, à se reproduire plus tôt que chez les hommes. Les petits gardent tout au long de leur vie, en moyenne 30 ans, des liens étroits avec leur mère.

Les orangs-outans mâles sont, quant à eux, solitaires et passent la plupart de leur vie dans les arbres. Une femelle donne naissance en moyenne à 4-5 petits (sevrés vers 5 ans). Comme chez les autres grands singes, les femelles s’occupent seules de leur  progéniture.

 

Qu’est ce qui fait le propre de l’Homme ?

De nombreux facteurs ont été déterminants à notre survie, nous explique Jean-Jacques Hublin. Tout d’abord, le fait que nous soyons terrestres et non d’origine aquatique, a bien entendu joué en faveur de l’Homme. Notre taille a également contribué à notre survie, notre bipédie etc. Notre comportement carnivore nous a également permis de nous développer, explique Jean-Jacques Hublin. Sans ces différents aspects, l’Homme n’aurait probablement pas tant développé les outils puis l’agriculture. La sédentarisation de l’Homme cultivateur a aussi permis une forte augmentation de sa natalité.

Mais selon ce chercheur, l’altruisme humain et sa cohésion de groupe ont permis la mise en place d’un schéma d’évolution de l’enfant propice à son évolution. Au détriment parfois de sa propre survie, l’Homme est capable de donner au groupe et même parfois de se sacrifier. «Cette caractéristique est unique chez les hominidés». Nous sommes génétiquement très proches des grands singes, malgré cela, chaque espèce a un modèle social différent. Ceci nous permet de comparer les espèces et d’émettre des hypothèses socio-environnementales sur les comportements et l’évolution. Les femmes modernes, en comparaison des grands singes, portent leur premier enfant assez tard. L’intervalle de temps entre les enfants d’une fratrie est par contre plus court car le sevrage se fait de manière précoce. Ceci est en partie lié au fait que la femme peut mettre à contribution son entourage pour s’occuper des enfants, les nourrir et les éduquer. L’environnement social des femelles primates ne le permet pas. « En effet, les femmes ont développé des comportements inédits vis-à-vis de l’éducation de leurs enfants, orientés vers le groupe. L’enfant naît dans une atmosphère coopérative où il comprend très vite qu’il est dans son intérêt d’attirer l’attention des autres membres du groupe. » Bien que le sevrage de l’enfant humain soit rapide, son évolution est particulièrement lente. Il est dépendant des adultes pendant de très longues années ce qui permet au cerveau humain d’évoluer très lentement. Cela permet la mise en place d’un réseau neuronal bien plus complexe.

 

En définitive, un ensemble de paramètres morphologiques, environnementaux et comportementaux ont permis à l’Homme moderne de survivre lorsque d’autres espèces s’éteignaient. Peu d’espèces ont connu de profondes modifications de leur condition de vie similaires à celles qui ont façonné notre évolution. Grâce à la technologie et au contrôle de la natalité, l’Homme est ensuite devenu maître de son destin. Il a colonisé la planète entière et voyage même en dehors de celle-ci. Au travers de tout cela, il a acquis un fort contrôle de lui-même, de sa santé et de sa longévité, mais aussi de son environnement. Néanmoins, les modifications qu’il impose à la planète,  si elles ne sont gérées avec sagesse et précaution, pourraient un jour menacer sa survie.

 

  En savoir plus :

 

1/ Néandertal et sapiens, divorcés depuis 500 000 ans, Hominidés, http://www.hominides.com/html/actualites/adn-genome-neanderthal-sapiens-0019.php

2/ Jean-Jacques Hublin, Max-Planck Institut, http://www.eva.mpg.de/evolution/staff/hublin/

3/ Jean-Jacques Hublin, Wikipédia, http://en.wikipedia.org/wiki/Jean-Jacques_Hublin