L’origine des espèces, Darwin

En 1859 paraît le célèbre ouvrage de Charles Darwin, L’origine des espèces.  Il le décrit lui-même comme « un seul et même long raisonnement ». Quelles sont les conséquences de la « philosophie darwinienne » : la place de l’homme dans la nature s’en trouve modifiée ? En quoi la pensée darwinienne affecte-t-elle nos manières traditionnelles de penser ? Nous allons rapidement revenir sur quelques faits historiques, avant de discuter sur sa découverte en elle même.

 

En 1859 paraît le célèbre ouvrage de Charles Darwin, L’origine des espèces.  Il le décrit lui-même comme « un seul et même long raisonnement ». Quelles sont les conséquences de la « philosophie darwinienne » : la place de l’homme dans la nature s’en trouve modifiée ? En quoi la pensée darwinienne affecte-t-elle nos manières traditionnelles de penser ? Nous allons rapidement revenir sur quelques faits historiques, avant de discuter sur sa découverte en elle même.

La construction et le succès immédiat de l'ouvrage

La théorie de Darwin, par sa fonction unificatrice de la biologie, est considérée comme un important paradigme de la biologie, voire le premier. Selon les mots du biologiste Ernst Mayr, il s’est opéré un évènement fondamental qui a « secoué les bases du monde ». D’autres comme James Secord contestent encore aujourd’hui la pertinence de la vision « révolutionnaire » de l’histoire des sciences.

Le 24 novembre 1859 paraît la première édition de L’origine des espèces qui s’arracha en quelques semaines. La seconde édition paraît le 28 décembre. Dès la première année, le livre se vent à 3800 exemplaires et 28000 exemplaires anglais seront vendus du vivant de l'auteur. Darwin a déjà une solide réputation de naturaliste au moment de l’édition de son ouvrage.

Diplômé de Cambridge en 1831, il se fait employer par son professeur de botanique et ami Henslow comme naturaliste à bord du voyage d’exploration du HMS Beagle. Entre 1832 et 1836, Darwin navigue le long des côtes sud-américaines et fait des incursions dans les terres. Il visite les Galápagos en septembre et octobre 1835. A la suite de ce voyage, Darwin publie différents travaux qui sont régulièrement cités par ses confrères. En 1859, le nouvel ouvrage de Darwin est le résultat d’années d’études, de patience et d’observations. Il expose une théorie zoologique originale qui englobe l’ensemble des phénomènes du monde organique. Dès 1935, il commence à rédiger des carnets sur la question de la « transmutation des espèces » et dès 1944, il se livre à quelques confidents. Ainsi, à son ami la botaniste J.D.Hooker, il écrit :

"

J’ai été si frappé par la distribution des organismes des Galápagos, […] et avec le caractère des mammifères fossiles américains, […] que j’ai résolu de collecter à l’aveugle, toute sorte de faits qui pourraient avoir un rapport quelque avec ce que sont les espèces […]. Enfin, des lueurs ont paru, et je suis à présent presque convaincu […] que les espèces ne sont pas (c’est comme confesser un meurtre) immuables.

"

 

Charles Robert Darwin (1809-1882), naturaliste anglais dont les travaux sur l'évolution des espèces vivantes ont révolutionné la biologie
Charles Darwin

 

Il poursuit et achève la partie sur la sélection naturelle en 1957. Mais en 1958, il reçoit une lettre d’un jeune naturaliste, Alfred Russel Wallace qui contient un manuscrit « On the tendency of varieties to depart indefinitely from the original type ». Darwin est surpris, il écrit à Charles Lyell :

"

Je n’ai jamais vu une coïncidence plus frappante. Si Wallace avait eu mon esquisse manuscrite rédigée en 1842, il n’aurait pas pu en donner un meilleur résumé.

"

Darwin craint de se voir ôter la priorité alors qu’il travaille depuis plus de 20 ans sur le sujet. Une lecture commune est finalement organisée comprenant les textes suivants : le manuscrit de Wallace, des extraits de l’Essai inédit de Darwin ainsi qu’un bref passage d’une lettre de Darwin écrite en 1847 au botaniste américain Asa Gray.

Ainsi L’origine des espèces annoncé un an auparavant suscite un très vif intérêt en 1859.

Darwin a-t-il découvert l’évolution ?

Darwin n’a pourtant pas été  le premier à proposer une théorie de la transformation des espèces. En effet, le français Jean-Baptiste Lamark ainsi qu’un ouvrage resté anonyme, paru en 1844 et portant le titre Vestiges of the natural history of creation ont déjà proposé des théories de la transformation des espèces. Darwin écrit à Rvd Baden Powell, au début de l’année 1860 :

"

Aucune personne instruite, et même la plus ignorante, ne pourrait supposer que je veux m’arroger la paternité de la doctrine selon laquelle les espèces n’ont pas été créées indépendamment. La seule nouveauté dans mon travail est la tentative pour expliquer comment les espèces sont modifiées, et dans la certaine mesure comment la théorie du descent explique certaines grandes classes de faits ; et de ce point de vue, je n’ai reçu l’aide d’aucun de mes prédécesseurs.

"

Darwin propose ainsi le mécanisme de la sélection naturelle pour rendre compte de l’adaptation. Mais qui est le père de la théorie de l’évolution, Darwin ou Lamarck ? Les français reconnaissent en majorité les travaux de Lamarck comme étant précurseurs mais les anglais reconnaissent sans hésitation Charles Darwin comme étant à l’origine de cette découverte. Lamarck et Darwin ont en commun une théorie selon laquelle les formes vivantes dérivent les unes des autres, par l’accumulation d’un ensemble de modifications graduelles. Ils affirment ensemble que les différents groupes (animal, végétal) sont en réalité apparentés par une relation généalogique.  On compare cependant fréquemment les deux systèmes à travers l’exemple éculé de « la girafe qui tend son cou pour atteindre les plus hautes branches ». Pour les lamarckiens, c’est à force de tendre le cou, c'est-à-dire par l’usage et la volonté, que la girafe voit son cou renforcé et allongé et devient donc de plus en plus apte à cueillir les hautes feuilles. Pour les darwiniens, il naît à chaque génération une grande diversité de girafes, dotées de plus ou moins longs cous ; lors des sécheresses, seules les girafes dotées des longs cous survivent, et c’est ainsi qu’émerge une population d’animaux dotés uniquement de long cous, par élimination successives des girafes à petits cous.

 

Darwin a vu de son vivant la théorie de l'évolution acceptée par la communauté scientifique et le grand public.
Evolution

 

On peut donc légitimement se demander ce que Darwin a apporté de plus que ses confrères dans L’origine des espèces?

Les piliers de Darwin : variabilité et limitation

Le premier pilier du système de Darwin est l’idée que de petites variations infinitésimales peuvent être accumulées suffisamment pour produire de grandes différences au fil du temps.

Le second pilier de son système est ce qu’on appelle la lutte pour l’existence : le fait que, tant qu’il n’existe pas de « freins », le taux d’accroissement d’une espèce produit mathématiquement une abondance d'individus. Comme cette abondance n’est que rarement observable, il faut supposer que des freins existent dans la nature qui limitent le nombre d’individus de telle ou telle espèces. Ces freins sont l’existence de prédateurs, de maladies, la limitation des ressources etc. La lutte pour l’existence n’est pas un « combat pour la vie » mais simplement le fait qu’un organisme, placé dans un milieu, subit un certain nombre de contraintes qui limitent ou contrarient sa multiplication.

En conjuguant les deux piliers qu’il a mis en évidence, variabilité et limitation, Darwin en déduit l’idée de la sélection naturelle : un mécanisme qui opère un tri parmi les variants et par là modifie les formes nouvelles. Traditionnellement, la constance des populations était expliquée par la sagesse d’un ‘créateur’ qui réglait l’équilibre, Darwin va en ce sens tout bouleverser. Ces écrits supposent au contraire que la nature telle que nous la voyons est active, en changement. L’adaptation par exemple y est un processus actif, de conformation et de transformation graduelle de l’organisation, et non une donnée première.

L'origine des espèces en tant que telle : existence, compétence et responsabilité

Darwin s’appuie sur le principe de vera causa pour argumenter son ouvrage. Le point de départ de sa réflexion se trouve dans les Principia de Issac Newton, dans la première des règles qui portent le nom de Regulae philosophandi. Ce texte est essentiel pour tout ce qui concerne la connaissance des « vraies » causes.

« Première hypothèse : il ne faut pas admettre plus de causes des choses naturelles que celles qui sont à la fois vraies et suffisantes pour expliquer leurs apparences »

L’esprit de ce principe est résumé ainsi :

« Une vraie philosophie ne doit employer dans l’explication de la nature que des causes vraiment existantes ; elle ne doit pas chercher les lois par lesquelles le tout-puissant aurait pu produire l’ordre admirable qui règne dans cet univers, s’il avait jugé à propos de les employer ; mais seulement celles qu’il a réellement établies par un acte libre de sa volonté » cf Principes mathématiques de la philosophie naturel.

Darwin a donc comme difficulté de prouver que la sélection naturelle qu’il décrit est déjà une cause, c'est-à-dire qu’elle existe et qu’elle est compétente. Il écrit ainsi en 1863 au botaniste Georges Bentham :

"

En fait, la croyance en la sélection naturelle doit à présent être fondée entièrement sur des considérations générales : (1) sur le fait qu’elle est une vera causa, à partir de la lutte pour l’existence ; et le fait géologique certain que les espèces changent en quelque façon ; (2) à partir de l’analogie du changement sous la domestication par la sélection de l’homme ; (3) et principalement par le fait que cette théorie connecte sous un point de vue intelligible toute une foule de faits.

"

Darwin s’appuie également sur le principe épistémologique de la consilience développée par William Whewell. Le terme désigne le type de démonstration qui apparaît lorsque de nombreuses sources indépendantes concourent à cerner un phénomène historique particulier. La stratégie de recherche consistant à coordonner des résultats en apparence disparates, à rassembler des faits provenant de différentes sources au sein d’un même ensemble cohérent, est la consilience. En particulier dans les derniers chapitres de l’Origine des espèces, Darwin montre que la sélection naturelle se trouve au centre d’une consilience.

Ainsi, Darwin dans l’Origine des espèces se pose une triple question:

-L’existence de la sélection naturelle. Elle est établie dans les chapitres I et II de l’ouvrage. Darwin montre qu’il existe des conditions de variation, dans les espèces domestiques et dans les sauvages ainsi qu’une lutte pour l’existence qui intervient par suite de la reproduction différentielle des individus.

-La compétence de la sélection naturelle. Cette sélection existe aujourd’hui, elle opère pour la formation des espèces et pour leur diversification adaptative, sur le long terme, en genres, en familles etc. Elle est établie dans le chapitre IV de l’ouvrage. L’action de la sélection naturelle est bien plus puissante (en ampleur et dans le temps) que celle de la sélection artificielle.

-La responsabilité de la sélection naturelle dans la production de nouvelles espèces. La sélection naturelle a probablement été l’agent principal dans la production des espèces qui existent aujourd’hui. A partir du chapitre IV de l’ouvrage, Darwin tente de rassembler différents faits géologiques, géographiques, morphologiques, embryologiques etc. à propos des espèces actuelles et éteintes.

 

L'origine des espèces, fit de l'évolution à partir d'une ascendance commune l'explication scientifique dominante de la diversification des espèces naturelles.
 espèces

 

Pour conclure, Darwin nous a proposé dans sa publication L’origine des espèces une théorie de la descendance avec modification, qui s’opère au moyen d’un processus à deux étapes : d’abord, des variations sont produites en grand nombre et dans toutes les directions ; ensuite, un processus de sélection naturelle vient guider l’évolution, sans lui imposer de direction fixe, mais en fonction des circonstances. Darwin a ainsi doté la théorie de l’évolution d’un modèle théorique général et d’un mécanisme fiable, qui s’est révélé extrêmement fécond. De plus, le mécanisme darwinien a permis d’unifier de nombreux champs de la biologie : embryologie, paléontologie, distribution géographique des espèces, anatomie comparée qui sont entrés en résonance au sein d’un « paradigme » commun.

S’il est faux de dire, d’un point de vue darwinien, que « l’homme descend du singe », on doit en revanche admettre l’idée que l’homme et le singe ont un ancêtre commun : le darwinisme est le rappel constant de la ressemblance ou de l’affinité entre l’homme et les animaux.

© Tony Baggett; Duris Guillaume; kamphi - Fotolia.com

En savoir plus : 1)      L’origine des espèces, au moyen de la sélection naturelle ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie, Charles Darwin, traduction d’Edmond Barbier revue par Daniel Becquemont, Flammarion 2)      Thierry Hoquet, Darwin contre Darwin, Comment lire l’Origine des espèces ? Paris, Le Seuil, collection « L’ordre philosophique », 2009