Génie urbain, enjeux et situations de projet dans l’ingénierie contemporaine

Lors d’une conférence organisée par l’association des anciens étudiants de l’Université de Technologie de Compiègne (UTC), dénommée Tremplin UTC, le génie urbain est mis à l’honneur. Les deux invités, Jean Lamort et Élodie Dubedat nous font partager leurs expériences professionnelles. Jean Lamort, est directeur adjoint des études générales et du génie urbain projet au sein d'Ingérop, entreprise de conseil et d’ingénierie. Élodie Dubedat, quant à elle, ingénieur UTC en Génie des Systèmes Urbains (GSU) a été embauchée en tant que chef de projet dans cette même entreprise et nous parle de ses premières missions. Zoom sur quatre projets français de génie urbain majeurs : Paris Bercy, le vieux port de Marseille, Cluster Descartes et Châtelet-Les Halles.

 

Lors d’une conférence organisée par l’association des anciens étudiants de l’Université de Technologie de Compiègne (UTC), dénommée Tremplin UTC, le génie urbain est mis à l’honneur. Les deux invités, Jean Lamort et Élodie Dubedat nous font partager leurs expériences professionnelles. Jean Lamort, est directeur adjoint des études générales et du génie urbain projet au sein d'Ingérop, entreprise de conseil et d’ingénierie. Élodie Dubedat, quant à elle, ingénieur UTC en Génie des Systèmes Urbains (GSU) a été embauchée en tant que chef de projet dans cette même entreprise et nous parle de ses premières missions. Zoom sur quatre projets français de génie urbain majeurs : Paris Bercy, le vieux port de Marseille, Cluster Descartes et Châtelet-Les Halles.

 

Diplômé de l’école polytechnique, Jean Lamort a décidé de poursuivre ses études par une formation d’architecte. Il a travaillé en tant que maître d’ouvrage chez Carrefour avant de rejoindre Ingérop avec comme mission la mise en place d’un nouveau service de génie urbain. Ingérop lui a laissé carte blanche et a tout de suite commencé à mettre en place plusieurs chantiers. Avant d’approfondir son parcours professionnel, Jean Lamort a souhaité nous rappeler la complexité de la ville.

 

La dimension de la ville, le champ de l’urbain

La ville. L’encyclopédie suggère la définition suivante : agglomération relativement importante dont les habitants ont des activités professionnelles diversifiées. Dans le monde, 3,3 milliards de personnes habitent en ville. D’ici 2030, on estime à 5 milliards le nombre de personnes qui occuperont une zone urbaine. En 2050, la population sera quasiment 100% citadine. Les problèmes liés à la ville deviennent par conséquent de plus en plus centraux. Comment gérer les villes ? De manière statistique ? De manière sociale ? Les villes sont des entités de type réseaux. D’ailleurs, les mots « ville »et « réseau » associés renvoient à un grand nombre de références bien plus que l’association « état » et « réseau ».

 

Qu’est ce qui fait une ville ? © thieury - Fotolia
L'urbain

 

Dans les années 30, Le Corbusier a proposé sa propre interprétation de la ville. Au cœur de ses plans d’architectes, nous retrouvons l’ordre, l’organisation mais aussi la hauteur des constructions et les réseaux des transports. Actuellement, Antoine Grumbach grand prix national d'urbanisme (1992) utilise toujours les mêmes concepts que Le Corbusier. Il est pourtant l'un de ceux qui, en France, a le plus milité pour le retour à la ville. Il est compliqué pour notre esprit de sortir de cette vision de la ville moderne  comprenant des tours, un tramway, des espaces plans etc. La nouveauté est l’interpénétration de la ville avec son environnement. Le Corbusier travaillait seul à l’époque. Aujourd’hui, les projets urbains agrègent un nombre de disciplines incroyables. Antoine Grumbach travaille avec une importante équipe pluridisciplinaire. Le champ de l’urbain englobe actuellement énormément de connaissances, le génie urbain est né de cela.

La ville résonne avec un nombre de représentations importantes : villes champignons, villes musées, villes rubans, villes dortoirs, villes mondes, villes imaginaires etc. Le film Metropolis de Fritz Lang (1927) montre un exemple de ville pouvoir et de ville contrôle. La ville est aussi un palimpseste qui se renouvelle en permanence. Elle est une entité où l’Homme écrit et réécrit son histoire et où s’installe une véritable idéologie. La ville intègre également une symbolique d’intérieur et d’extérieur où il est bon de générer des franges dégradées. Dans « Stalker » de Tarkovski, l’histoire commence quand il sort de la ville. La ville est prestige comme celle proposée dans « Star Wars ». La ville est associée à l’art, Paul Klee nous en propose par exemple une vision artistique. La ville est une métropole, une entité conquérante. La ville en réseau, la ville conquête, la guerre en Libye se joue sur le nombre de villes occupées. Au Japon, la ville est une métropole mondiale, la tragédie Fukushima a eu pour conséquence l’arrêt d’usines en France, la ville est une entité économique qui fonctionne en réseau. Ainsi, lorsque l’ingénieur élabore un pont, il peut se contenter de calculer, de dimensionner, d’ajuster. Mais quand il s’agit d’un projet d’ingénierie lié au transport, il est impossible de s’affranchir du culturel.

 

Une ville, exemple de ville prestige ©innovari – Fotolia
Ville futuriste

 

L’ingénierie face à l’urbain

Jean Lamort nous parle de projets clefs auxquels il a participé. L’un d’entre eux a consisté à imaginer et à construire l’un des derniers espaces disponibles de Paris, Bercy Charenton. Ce projet situé dans le 12ème arrondissement de Paris, est implanté entre le quartier de Bercy (parc de Bercy, Bercy Village), la rue de Charenton et le nouveau Bercy à Charenton-le-Pont (centre commercial Bercy 2, immeubles de bureaux…). La caractéristique de ce secteur est la présence de l’échangeur de l’A4 avec le boulevard périphérique et du faisceau ferroviaire de la gare de Lyon. Il s'agit de créer un nouveau quartier diversifié accueillant principalement des activités, des logements, des équipements et des espaces verts.

 

Périmètre de l’opération Bercy-Charenton
bercy-charenton

Ce quartier n’existe pas aujourd’hui, il n’a pas de sol, pas d’appui. Ainsi, l’enjeu est de mettre en place un espace qui soit à la hauteur des attentes de cette capitale et de sa symbolique. Il s’agit d’imaginer un nouveau quartier de 63 hectares ce qui est comparable en terme de superficie au jardin du Luxembourg et ses alentours ou bien au quartier de la Défense. Jean Nouvel, Jean Marie Duthilleul, Richard Rodgers, Franck Boutté et d’autres travaillent également sur ce projet passionnant.

 

Vidéo du projet Bercy Charenton proposée par la mairie de Paris (consultation publique) :

 

 

Jean Lamort nous a également parlé d’un autre appel à projet que les ingénieurs de la société Ingérop ont obtenu. Il s’agit du projet de réaménagement du vieux port de Marseille.

 

Le projet de la semi-piétonisation du Vieux-Port de Marseille
marseille

Le vieux port va être entièrement transformé. L’enjeu est de semi-piétonniser ce lieu unique qui se doit d’être adapté à sa symbolique et son histoire. Marseille coloré, Marseille bigarré. Comment peut-on réussir à ne pas aseptiser cette zone tout en la rénovant ? Quels matériaux choisir ? Comment régler les problèmes de flux ? Comment satisfaire la notion de représentation publique à ses habitants ? Norman Foster qui participe à ce projet a d’ores et déjà dessiné l’ombrière qui recouvrira la station de métro du vieux port.

 

Autre projet de génie urbain : repenser un territoire de 6 000 hectares au sud de Paris au niveau de la RN 20. Ce projet concerne 17 communes, une zone de développement territoriale potentiellement immense.

Jean Lamort nous explique que le métier a évolué, aujourd’hui le client ne demande plus de construire un pont mais de savoir où faire le pont, dans quelles conditions, selon telles contraintes etc. Les projets ne sont plus exécutés simplement, ils deviennent très complexes. Ainsi, un pont devient un pont parc, un pont ville, la notion d’objet est en permanence revisitée. Ce métier n’est plus celui de « simple » consultant, on demande aux ingénieurs urbains de reconquérir des espaces avec des objets. Par exemple, l'immeuble de grande hauteur est actuellement en vogue dans le monde entier, les constructeurs arrivent à construire des tours de presque un kilomètre de haut. Rolland Castro est célèbre pour ces constructions vertes. Il travaille actuellement sur le « village vertical » à Gennevilliers : une tour de 57 m de haut habritant 100 appartements fonctionnant comme des maisons individuelles et ouverts sur des jardins suspendus qui serviront de régulateurs thermiques et d'isolants. Jacques Ferrier est également un architecte spécialiste des tours verticales nouvelles générations. Pour ces structures qui sont des villes réseaux à transport vertical, le bâtiment génère sa propre complexité urbaine. Il a dessiné des tours agricoles où des champs poussent !

 

Un modèle de tour champ© Jacques Ferrier
Tour champ

 

De plus, les commandes sont difficiles à gérer car le cahier des charges est de plus en plus défini au fur et à mesure de la commande et non plus au préalable du lancement du chantier comme auparavant. L’ensemble de ces projets rassemblent de nombreuses disciplines : infrastructure, transport, mobilité, environnement, développement durable, économie, construction. En somme, les projets deviennent très complexes avec beaucoup d’équipes à gérer. Cet ensemble constitue le génie urbain. Après des années d’expérience, Jean Lamort nous rappelle que le principal défi dans son métier est de faire aboutir le projet, qu’il « ne tourne pas dans le vide ».

 

Le génie urbain et ses challenges ©V. Yakobchuk - Fotolia
Génie urbain

 

Les problèmes de l’agrégation humaine et de la ville sécuritaire

L’effet de concentration est recherché par les acteurs économiques. Jean Lamort pose la question si ce n’est pas la chaîne logique de faire vivre ensemble des entités qui se tirent vers le haut ? La ville de Cergy n’a par exemple pas  de centre et le fait d’avoir décentralisé n’a pas vraiment abouti…

A l’échelle de la zone urbaine, les transports sont en relation étroite avec le territoire. En réorganisant des flux de transports, les constructeurs scellent le devenir commun de collectivités réunies au sein d’un même territoire. Le cas idéal étant d’utiliser une multitude de réseaux différents pour ne pas risquer d’être bloqué. Proposer aux habitants une multitude de possibilités pour se déplacer pour en optimiser son développement est le but recherché. Mais le plus grand danger pour Jean Lamort n’est pas forcement le problème de l’agrégation des populations mais plutôt celui de l’association de la ville à la politique. Le danger serait de continuer à développer des villes sécuritaires où il n’existe plus d’espaces ‘vraiment’ publics. Il est en effet de plus en plus difficile de se cacher dans une ville, de passer inaperçu, les rues sont quadrillées et les espaces deviennent aseptisés.

 

Le travail d’une jeune chef de projet en génie urbain

Élodie Dubedat a décidé de s’orienter vers le monde des transports une fois son diplôme d’ingénieur en poche. Elle nous explique que le métier d’ingénieur urbain a de multiplies facettes, qu’il concerne une multitude de métiers et de domaines et qu’il nécessite une recherche constante de l’innovation. Elle partage avec nous ses premières expériences professionnelles dans la gestion de projets liés à la ville.

 

©kalafoto : fotolia
ville

 

Lors de son stage de fin d’études à l’UTC, elle a travaillé sur la maîtrise d’ouvrage des lignes 2 et 3 du tramway de Nice. Ce travail était pluridisciplinaire. Il concernait à la fois l’analyse du territoire, l’étude d’enquêtes publiques et une réflexion poussée sur l’intérêt d’une telle structure pour la ville. Embauchée en CDI par Ingérop juste après son stage, elle a travaillé par la suite sur un projet de service de location de vélos. Elle a dû, entre autre, réaliser des analyses territoriales sur site, réaliser des montages juridiques etc.

Un autre des projets où elle s’est investie a été la maîtrise d’ouvrage urbaine de la cité Descartes. Cette mission faisait beaucoup plus appel à l’imagination. Il s’agit d’un projet de réseau de transport intégré au Grand Paris.  Yves Lion mène les études et souhaite réduire de 30 min par jour la durée des déplacements des parisiens en se penchant sur les transports dans le nord de la capitale. Avec les architectes, il a fallu imaginer la ville de demain. Pour cela, de nombreuses analyses cartographiques, d’études de faisabilité et d’études à l’international ont été réalisées.

 

Enfin, Élodie Dubedat a participé à un projet 100% centre parisien. En effet, Ingérop s’est vu confié le projet de reconstruction de l’espace Châtelet-les Halles actuellement en travaux. Les équipes étaient en charge de la construction de la canopée, objet nouveau nécessitant des techniques d’entretien. Ils ont travaillé en particulier sur le réaménagement de la salle d’échange du RER où il a fallu étudier attentivement le comportement des piétons au sein de cette zone.

 

Salle d’échange de Châtelet -les Halles, correspondance RER

Les équipes d’ingénieurs ont travaillé avec la RATP pour mener une étude statistique pour les aider à concevoir cet espace. Ils ont ainsi recréé virtuellement le comportement des piétons au niveau de la salle d’échange. Les résultats montrent clairement que la majorité des piétons savent exactement où ils vont. Il existe en revanche des zones complètement vides et d’autres surchargées. Des modélisations ont aidé les ingénieurs à optimiser le positionnement des nouveaux tourniquets. Le but étant de réaliser un espace le plus efficace possible pour les piétons dans un espace peu flexible. En effet, la position des piliers et la taille de la salle étaient imposés et non évoluables. Les ingénieurs et les architectes ont dû recréer et réinventer l’agencement de l’espace. Élodie Dubedat nous explique que, tous les jours, les ingénieurs doivent revoir leur manière de travailler.

Pour faire ce métier, il faut être un peu « touche à tout », et surtout curieux.

 

En savoir plus : 1) Les 10 projets pour le Grand Paris, Le Monde, http://www.lemonde.fr/planete/portfolio/2009/02/20/dix-projets-pour-le-grand-paris_1158391_3244.html

2) Projet Châtelet-Les Halles, http://www.projetleshalles.fr/

3) Projet Bercy Charenton, mairie du 12ème, http://mairie12.paris.fr/mairie12/jsp/site/Portal.jsp?page_id=186

4) Le Tiers Livre, http://tierslivre.net/faceB/spip.php?rubrique8

5) CNRS, le journal, http://www2.cnrs.fr/presse/journal/2897.htm

6) Formation Génie des systèmes urbains à l’UTC, http://www.utc.fr/etudes_entreprises/pageLibre000107e1.php  

 

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