De la Difficulté de Distinguer Informatique Futile et Informatique Utile

Le développement de jeux vidéo ou de site web tel que Facebook peut paraitre dénué d’intérêt scientifique. Pourtant de nombreux exemples montrent que le fait de se confronter à des problèmes nouveaux implique souvent le développement d’outils dont les applications sont très pratiques. De la même manière, les disciplines comme les mathématiques et l’informatique théorique peinent à trouver des financements. Leurs applications ont pourtant plus d’une fois modifié nos habitudes quotidiennes. Lumière sur les sciences de l’ombre sans lesquelles nos sociétés modernes ne seraient rien.

Le développement de jeux vidéo ou de site web tel que Facebook peut paraître dénué d’intérêt scientifique. Pourtant de nombreux exemples montrent que le fait de se confronter à des problèmes nouveaux implique souvent le développement d’outils dont les applications sont très pratiques. De la même manière, les disciplines comme les mathématiques et l’informatique théorique peinent à trouver des financements. Leurs applications ont pourtant plus d’une fois modifié nos habitudes quotidiennes. Lumière sur les sciences de l’ombre sans lesquelles nos sociétés modernes ne seraient rien.

 

Playstation, science futile ou science utile ? - Source : ‘blindfutur3’/Flikr
manette Playstation2

 

La Playstation est une console de jeu vidéo vendue à 68 millions d'unités dans le monde. En tant que pur objet de divertissement, elle représente le summum de l'informatique futile. Pourtant, en 2010, l'armée américaine en a acheté 1760 [1]. Il ne s'agissait pas d'entraîner les soldats en les faisant jouer à Modern Warfare, mais de connecter les consoles pour en faire un supercalculateur (le 33e plus puissant au monde !) dans le but d'analyser des images satellites.

Cet exemple montre bien la dualité qu'entretient l'informatique entre le futile et l'utile. Acheter 1760 Playstations coûte 2 millions de dollars, soit entre 10 et 20 fois moins cher que l’achat d’un supercalculateur dédié. Les joueurs veulent des jeux toujours plus beaux, plus réalistes, plus fluides. Cela impose une pression économique très forte sur l'industrie du jeu vidéo ce qui a permis le développement de technologies répondant à ces besoins à des prix très bas.

Les ingénieurs qui ont construit Facebook se sont retrouvés confrontés à des problèmes scientifiquement très intéressants : comment garder un site rapide lorsqu'on a 500 millions d'utilisateurs actifs ? Comment stocker les milliers de gigas de photos que les utilisateurs envoient chaque jour ? Facebook a décidé de rendre open-source une partie de son code [2], ce qui permet à quiconque de voir comment le site résout certains de ces problèmes. Les ingénieurs de Yahoo ont par exemple développé les premières versions de Hadoop, un logiciel basé sur des algorithmes inventés chez Google qui permet d'analyser de grands volumes de données sur des milliers d'ordinateurs en même temps. Et même si pour l'utilisateur, Facebook peut paraître simple, les techniques utilisées pour faire fonctionner ce site (qui est le 2e site le plus utilisé au monde après Google) sont d'un intérêt scientifique indéniable pour les physiciens, les biologistes et les astronomes.

Les employés de Facebook et de Google sont aussi présents dans la communauté scientifique : ils écrivent des articles, participent à des conférences et font avancer les techniques dans des domaines appliqués, mais aussi dans des domaines généraux (par exemple le traitement de données). Les résultats de ces recherches sont exploitables dans de nombreux secteurs.

De la même manière, on reproche souvent aux sciences théoriques de n’avoir pas d’impact sur notre vie de tous les jours. Pourtant, des résultats d'informatique théorique ont permis le développement d’applications très concrètes. En effet, toute la cryptographie d’aujourd'hui se base sur des mathématiques très théoriques. Sans cela, pas de paiements en ligne, pas de cartes bleues, pas de confidentialité sur Skype...

 

La science nous entoure en permanence © James Thew - Fotolia.com
Informatique visualisation

 

La logique mathématique (qui peut être considérée comme une branche de l'informatique) s'est développée au XXe siècle et a permis de poser des limites à ce qui était ou n'était pas démontrable. Ceci a des ramifications dans une branche de l'informatique qu'on appelle les méthodes formelles. En effet, pour savoir si un programme correspond aux spécifications, les ingénieurs effectuent des tests ;  or ceux-ci ne pourront jamais couvrir tous les cas. Une autre façon de procéder est de démontrer mathématiquement qu'un programme correspond à ses spécifications : ce sont les méthodes formelles. Il y a des cas où ces méthodes sont absolument vitales : lorsque quelqu’un appuie sur le gros bouton rouge de la centrale nucléaire, il faut que la réaction nucléaire s'arrête ! Quand un métro automatique accélère, il faut qu'il sache qu'il ne risque pas de rentrer dans celui de devant !

L'A380, le dernier long courrier d'Airbus, est composé de 8 millions de lignes de code, qui régissent tout, des commandes de vol à la climatisation. Pour avoir l'autorisation de voler, Airbus a dû démontrer mathématiquement aux autorités de réglementation aérienne que leur code informatique fait bien ce qui est attendu et n'aura jamais de "bug" [3].

Si l'informatique, même la plus théorique, est utile dans notre vie de tous les jours, elle peut aussi l'être aux gouvernements, qui peuvent l'utiliser pour nous surveiller. Par exemple, la société française Amesys a vendu à la Lybie du matériel d'espionnage informatique au régime de Kadhafi (pendant que le gouvernement français affichait son soutien aux opposants révolutionnaires). Ce matériel et la technologie qu'il contient, le DPI (deeppacket inspection), a pu permettre aux autorités de lire le contenu des emails, de voir les comptes Facebook et Twitter des libyens, bref d’espionner ce qu'un internaute faisait derrière son écran, si tant est que sa connexion n'ait pas été sécurisée [4].

L'informatique est avant tout un outil, dénué de valeur morale : ni utile, ni futile, ni bon, ni mauvais. C'est à l'homme de décider de son utilisation et du sens qu'il y placera.

 

Cet article a été publié simultanément ici et sur le blog Naked science du collectif d'étudiants du club de journalisme du CRI qui publie mensuellement un numéro regroupant des articles, un portrait de thésard, une interview dans un laboratoire, un micro-trottoir...

L'auteur : Charles-Pierre Astolfi est élève en informatique et en mathématiques à l'École Normale Supérieure de Cachan. Il s'intéresse aux relations entre les sciences, l'informatique, l'éthique et la société. Il aime rire, enseigner (ce qu'il fait à la Licence ‘Frontières du Vivant’) et faire de l'improvisation théâtrale.

 

Sources :

 

[1] AFRL to hold ribbon cutting for Condor supercomputer http://www.wpafb.af.mil/news/story.asp?id=123231285

[2] Facebook Developers on Open Source https://developers.facebook.com/opensource/

[3] “Penser, modéliser et maîtriser le calcul informatique” Gérard Berry - Chaire d'Informatique et sciences numériques (2009-2010), Leçon inaugurale du 19 novembre 2009 http://www.college-de-france.fr/site/gerard-berry-2009/Lecon_inaugurale_du_19_novembr.htm

[4] A guide to Libya’s surveillance networkhttp://owni.eu/2011/09/12/a-guide-to-libyas-surveillance-network/