Community Spotlight : Interview de Vincent Wagner, Chercheur et Psychologue Clinicien

Image: Vincent Wagner - Canada

Que pensez-vous de rencontrer les membres de la communauté MyScienceWork “IRL” et découvrir comment on devient Psychologue Clinicien expert en addictions psychoactives? Par écrans interposés ? Non! En face-à-face avec Vincent Wagner qui partage avec nous un parcours rythmé de rencontres, de choix personnels et un sujet de recherche aussi pointu que passionnant qui nous touche de prêt ou de loin. Cerise sur le gateau? Son positionnement fort sur une des valeurs fondamentales de MyScienceWork: l’open access.

N’hésitez pas à vous connecter à Vincent Wagner et à découvrir son travail ici!

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Sarah Amrani: Bonjour Vincent, pouvez-vous vous présenter en quelques mots s’il vous plait ?

VW: Je suis un jeune chercheur et psychologue clinicien. Ces deux casquettes sont importantes dans mon domaine! J’ai obtenu mon titre de psychologue et je suis actuellement en dernière année de doctorat en psychologie, affilié au Laboratoire de Psychologie des Pays de la Loire et à la Faculté de Psychologie de l’Université de Nantes. Cela annonce la fin de certains projets et le début de beaucoup d'autres !

Je me suis spécialisé en addictologie et mes recherches portent plus précisément sur les conduites addictives associées aux substances psychoactives telles que l’alcool, le cannabis ou encore le tabac. J’allie deux facettes : le côté clinicien du psychologue et les activités de recherche. 

 

SA: Quel est votre parcours? Qu’est ce qui vous a amené à faire ce doctorat ?

VW: C’est assez particulier, il faut que je revienne longtemps en arrière ! J’ai eu un cursus secondaire scientifique, tout en restant quelqu’un qui “touchait à tout”, sciences humaines, langues, etc. Étudier les mathématiques me plaisait mais il me manquait du concret, un substrat autrement plus significatif. Par ailleurs, ayant grandi en Guyane, j’ai dû composer avec les options qui m’étaient offertes sur place en termes d’enseignement supérieur. 

C’est dans ces conditions que j’ai décidé de me lancer dans une première année de médecine à Cayenne, où je me suis vite heurté aux exigences et à la rigidité du programme: on ingurgite une masse d'éléments dans le simple but de valider le concours final. Cela allait à l’encontre de ma démarche, de ma façon de fonctionner, je ne prenais pas de plaisir dans ce que j’apprenais. 

Cependant, j’y ai découvert la psychologie médicale, grâce à un professionnel qui nous faisait part des problématiques qu’il rencontrait au quotidien en milieu hospitalier. Enfin du concret !

Ainsi, tout en rentrant en France métropolitaine l’année suivante, je me suis orienté vers une Licence en Psychologie. Une carrière dans la recherche ne m’attirait pas spécialement à cet instant-là. C’est plus tard, en troisième année, à l’occasion d’une conférence portant sur les addictions comportementales, que j’ai rencontré de futurs collègues et où j’ai découvert le champ de la recherche sur les problématiques relatives aux jeux vidéo.

Sans l’avoir vraiment prémédité, mon parcours me destinait en fin de compte à devenir chercheur. En effet, alors que je poursuivais artificiellement le projet de devenir, “seulement”, psychologue clinicien, je repoussais encore un peu mon engagement vers la recherche. Ce n’est qu’à la fin du Master 1, alors que je n’avais pu entrer en Master 2 Professionnel en première instance, que j’ai rencontré mon actuel directeur de recherche.

 

SA: Y-a-t-il un tournant marquant dans votre carrière ?

VW: Il n’y en a pas qu’un! Comme évoqué juste avant, le premier fut ma rencontre avec mon directeur de recherche. Cela remontait à ma soutenance des travaux de mémoire de Master 1. Alors, en tant que membre extérieur du jury, c’est lui qui avait le plus fortement remis en question ma recherche. Mais cela constituait en réalité un premier échange autour d’une thématique qui nous intéressait tous les deux.

Un autre moment marquant fut celui de mon séjour à Montréal à l’automne 2014, à la fin de mon Master. J’y ai découvert un savoir-être et un savoir-faire radicalement différents, un certain humanisme, même dans les relations professionnelles. En tout cas, qui me convenait davantage. En effet, à ce moment-là, je ne suis pas encore diplômé, ni reconnu comme “jeune” chercheur, ce qui n’était pas évident à vivre. Cette expérience m’a apporté une meilleure confiance en moi et la motivation de continuer en m’investissant dans un doctorat. Et par la même occasion, c’est suite à cette expérience que j’ai finalisé ma première publication, une grande satisfaction professionnelle et personnelle ! 

Globalement, j’estime que c’est avant tout un parcours fait de rencontres et d’opportunités qu’il a fallu saisir au bon moment! L’enjeu reste, et a toujours été, de réussir une insertion professionnelle dans laquelle je suis en mesure de me reconnaître pleinement.

SA: Un événement incontournable scientifique à recommander ?

VW: La dernière conférence marquante à laquelle j’ai participé est la “Lisbon Addictions: Second European Conference on Addictive Behaviours and Dependencies” dont la prochaine session aura lieu en octobre 2019. Cet événement est notamment organisé par l’European Monitoring Centre for Drugs and Drug Addiction (EMCDDA), une importante instance européenne concernant les conduites addictives. Elle a réuni plus de 1200 participants venant d’environ 50 pays, lui donnant, malgré son nom, une réelle dimension internationale. Au cours de cet événement, les intervenants et experts dans le domaine font le point sur l’état de la recherche en Europe et ailleurs, grâce à la présence de chercheurs américains, asiatiques, africains ou encore d’Océanie. A cette occasion, j’ai pu présenter une partie de mes travaux, un chapitre de ma thèse : 

Prise en charge ambulatoire des troubles de l’usage d’alcool : Qu’est-ce qui différencie les patients qui quittent prématurément le suivi des autres ?

 Vincent Wagner - Lisbon - Addictions

La prise en charge des problématiques addictives, en particulier celles liées à la consommation d’alcool, reste fondamentale. Pourtant, un nombre conséquent de patients venant en soin ne persistent pas dans ce dernier. Cette étude visait alors à mettre en lumière certaines des caractéristiques de cette sous-population particulière de patients. 
 

SA: Quelle sont les personnalités scientifiques que vous suivez et pourquoi ?

  • Jean-Pierre Couteron: Psychologue clinicien et docteur en Psychologie, il exerce dans un Centre de Soins, d'Accompagnement et de Prévention en Addictologie et est le Président de la Fédération Addiction. Il est l’un des grands spécialistes français des conduites addictives. J’apprécie tout particulièrement son positionnement pertinent quant à la conceptualisation de ces problématiques et de la façon dont il convient de les gérer au quotidien. Sa pensée me semble particulièrement stimulante pour les professionnels, mais également le grand public.
  • Joël Billieux: Professeur en psychologie clinique, il publie beaucoup de travaux sur les addictions dites comportementales, et notamment en lien avec les nouvelles technologies : jeux vidéo, Internet, réseaux sociaux, smartphones, etc. C’est une référence en la matière, que j’ai régulièrement croisé en congrès et conférences.
  • Daniel Kardefelt Winther: Il est actuellement chercheur coordinateur à l’UNICEF. Récemment, une nouvelle classification des maladies a été proposée par l’OMS, qui intègre notamment l’idée d’un trouble de l’usage des jeux vidéo. Cette question fait encore largement débat dans la communauté scientifique et sur le terrain. Ce dernier a une approche que je trouve très pertinente, essentielle même, en se posant sans cesse des questions telles que : Avons-nous les preuves suffisantes pour déterminer qu’il s’agit d’une maladie ? Cette démarche n’est-elle pas trop rapide ? Quelles pourraient en être les conséquences ?

 

SA: Quel est l'intérêt selon vous d'être présent au sein de la communauté MyScienceWork ?

VW: Je suis principalement sur ce réseau afin de suivre et consulter les recherches de mes pairs, l’évolution de leurs travaux, ou plus largement, des travaux sur mon domaine d’études. Les réseaux professionnels me permettent de créer et maintenir des échanges d’intérêts, via le partage de mes travaux, mes communications.

Un autre objectif majeur est celui de gagner en visibilité sur Internet. En début de carrière, en tant que jeune chercheur, il est essentiel d’être vu et reconnu par ses pairs, qu’ils soient chercheurs plus ou moins expérimentés, et même mes propres étudiants. Je ne veux pas travailler de façon isolée, seul dans mon coin. Ce n’est de toute façon pas pertinent lorsque l’on considère le fonctionnement de la recherche actuelle en France et ailleurs.

Enfin, la problématique de citation n’est pas pour l’instant un enjeu primordial. Lorsque l’un de mes premiers articles a été cité par une équipe de chercheurs complètement étrangères à mon réseau, j’en ai quand même été bien fier! Je trouve que cela souligne l’intérêt de notre travail et qu’un réseau peut se construire. Néanmoins, la notion de citation est forcément dépendante de l’accès que peuvent avoir les autres (chercheurs) à mes travaux. A cet égard, dès que je le peux, je fais en sorte de diffuser et partager mes travaux, en respectant malgré tout les contraintes légales.

 

SA: En parlant de partage justement, quel est votre positionnement sur le thème du mois à savoir l’open access ?

Je trouve aberrant que l’on puisse faire payer l’accès au savoir, à la connaissance scientifique. Cette question me tient tellement à cœur que j’échange régulièrement avec mes étudiants à ce sujet. La recherche scientifique devrait être accessible à tous, chercheurs et non-chercheurs.

VW: Je continue toujours à m’interroger sur cette logique, sur le coût excessif des accès et des abonnements qu’il faut avoir pour obtenir un article. A quoi correspond aujourd’hui ce coût ? A l’heure du numérique, quels frais d’édition subsistent ? Quelle est la plus-value apportée par les revues au travail des chercheurs, notamment quand la plupart des étapes de relecture, aspect essentiel de la démarche de publication, sont effectuées bénévolement par d’autres chercheurs ?

Par le passé, la création et la parution des travaux dans ces revues avait un sens. La communication de ces connaissances n’était pas des plus aisées, et un tel média a donc eu un impact majeur sur la diffusion et l’accélération des travaux scientifiques. Malheureusement, cela est rapidement devenu une aubaine financière, au point où quelques monopoles sont apparus et ont rendu progressivement l’accès à l’information scientifique de plus en plus délicat. Simultanément, comme la publication des travaux constitue de plus en plus un enjeu de carrière pour les chercheurs (recrutement, avancement, financement, etc.), ils ne peuvent pas non plus se passer de ces revues. Ainsi, là où cela répondait à l’origine à un besoin, certes à un légitime coût, la publication des articles scientifiques dans des revues spécialisées constitue aujourd’hui un business (pour les maisons d’édition) dont les chercheurs sont devenus les victimes plus que les bénéficiaires ...

Me concernant, je l’ai déjà évoqué, je partage mes travaux dès que j’en ai l’occasion. J’ai même déjà programmé la parution en ligne de mes publications en libre accès, une fois que la période d’embargo sera arrivée à son terme. Cela constitue et restera l’un des premiers conseils que je donnerai à mes étudiants: si vous le pouvez, diffusez vos travaux via une véritable plateforme de libre accès !

 

SA: Vous voulez nous parlez de vos publications présentes sur la plateforme scientifique MyScienceWork? 

VW: Cinq publications sont pour le moment présentes. Comme ce sont les premières, et qu’elles sont relativement récentes, je ne peux pas (encore) diffuser le contenu ouvertement. Mais pour en donner un rapide aperçu, par ordre de parution :

Vincent Wagner - CSAM

 

  • Evaluation de la structure factorielle de l’adaptation française de la Digital Natives Assessment Scale: Cette étude s’inscrit dans un projet de recherche portant sur les usages et risques associés au numérique. L’enjeu était d’adapter en langue française un récent outil destiné à évaluer, à distinguer, les digital natives (natifs numériques). Ces derniers sont, dit simplement, des individus disposant d’un lien spécifique aux nouvelles technologies, rendant compte de leur influence sur le rapport des individus à soi, aux autres et au monde. 
  • Exploration des caractéristiques psychologiques des natifs numériques: Cette étude s’inscrit dans le même projet que la précédente. A l’aide de l’échelle précédemment adaptée et partiellement validée, nous tentons d’étudier les caractéristiques spécifiques des natifs numériques. Jusqu’à récemment, les natifs numériques devaient se distinguer des autres de par leur plus jeune âge. Un autre pan de la littérature mettait plutôt en avant que ces derniers disposaient d’un ensemble commun de caractéristiques (e.g., un lien et un vécu significatif avec les nouvelles technologies, un fonctionnement aisé en multitâches, une meilleure compréhension et un meilleur apprentissage des contenus intégrant des composants non textuels, et une sensibilité particulière aux gratifications et récompenses immédiates). L’objet de l’étude était alors de comparer les natifs numériques aux “novices” numériques, sur le plan de certaines caractéristiques psychologiques : impulsivité, estime de soi sociale, bien-être, engagement à l’égard des activités numériques, etc.
  • Etude des départs prématurés de patients admis en addictologie: Cet article traite d’une étude réalisée au sein d’un centre de soins spécialisés en addictologie. Cette dernière répond à une véritable interrogation clinique venant de la part des équipes soignantes. Une part non négligeable de patients avait tendance à quitter de leur propre chef le soin. Simultanément, l’établissement devait mettre fin au contrat de soin d’une autre partie d’entre eux lorsque ceux-ci ne respectaient pas le cadre du soin. L’objectif de cette recherche a alors été de rechercher les caractéristiques spécifiques de chacun de ces groupes. 
  • Temporalité et usage d’alcool en France et au Royaume-Uni : résultats au sein d’échantillons d’adolescents, d’étudiants et de patients en soins ambulatoires: Cette étude est le fruit d’une collaboration internationale. Le concept central était ici d’étudier le lien entre la temporalité, c’est-à-dire le rapport qu’un individu entretient avec son passé, son présent et son futur, et la manière dont celui-ci va influencer ses actions et conduites à venir, et les consommations d’alcool. Plus encore, nous cherchions à comparer les spécificités de ces liens en fonction des échantillons considérés (adolescents, étudiants, patients). Les résultats suggèrent en effet des différences qu’il est pertinent de prendre en considération. 

 

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