Aux grands maux les grands remèdes ? Quid du financement de la recherche ?

Une étude montre que les gros financements ne favorisent pas forcément des projets de recherche qui donneront plus de résultats

Une récente étude fait un bilan quantitatif de l’efficacité du financement de la recherche, dans l’espoir de répondre à la question suivante : est-il plus efficace d’accorder de nombreuses mais modestes subventions ou bien de verser plus d’argent à une élite de chercheurs ? Selon David Currie, chercheur en macro-écologie à l’Université d’Ottawa, cela dépend de l’objectif final, mais l’idée que l’impact est à la mesure des sommes versées ne va pas de soi.

Cet article est une traduction de « Big Science or Little Science? » effectuée par Timothée Froelich.

Une récente étude fait un bilan quantitatif de l’efficacité du financement de la recherche, dans l’espoir de répondre à la question suivante : est-il plus efficace d’accorder de nombreuses mais modestes subventions ou bien de verser plus d’argent à une élite de chercheurs ? Selon David Currie, chercheur en macro-écologie à l’Université d’Ottawa, cela dépend de l’objectif final, mais l’idée que l’impact est à la mesure des sommes versées ne va pas de soi.

Cet article est une traduction de « Big Science or Little Science? » effectuée par Timothée Froelich.

A la suite de la mise en place de certains programmes, comme la BRAIN Initiative, un projet de neurosciences de 100 millions d’euros soutenu par Barack Obama, ou le Human Brain Project, d’ambition similaire, on s’interroge parfois sur la façon la plus efficace de financer la recherche. Divers modèles sont considérés : faut-il approuver d’énormes projets d’une telle envergure, verser des sommes d’argent considérables à un nombre restreint de chercheurs de haut-rang, ou encore répartir plus largement des subventions à l’ensemble des chercheurs ? Au Canada, le NSERC (Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie) finance la plupart des scientifiques universitaires du pays. Selon David Currie, chercheur en macro-écologie à l’Université d’Ottawa, « avant, ils accordaient beaucoup de subventions mais celles-ci restaient modestes. Maintenant, le but, c’est de promouvoir l’excellence », tout comme en France. Le mode de financement de la National Science Foundation aux Etats-Unis consiste également aujourd’hui à concentrer les fonds de la recherche aux mains d’une poignée de scientifiques. Au vu de cette tendance, le Professeur Currie a cherché à déterminer la méthode la plus efficace en termes d’impact scientifique.

Au cours d’une étude récemment publiée dans PLOS ONE et disponible sur MyScienceWork, le Professeur Currie et son équipe se sont intéressés aux fonds de recherche canadiens versés par le NSERC dans trois domaines : biologie intégrative animale, chimie organique et inorganique, et évolution et écologie. En partant des bénéficiaires de subventions en 2002, ils ont suivi le financement et l’impact de ces chercheurs sur deux périodes de 4 ans (de 2002 à 2006 et de 2006 à 2010).

Les méthodes d’évaluation de la recherche font l’objet de controverses dans le monde scientifique, pour autant les indicateurs utilisés dans cette étude pour individuellement évaluer les chercheurs sont restés très classiques : nombre de publications, nombre de citations de ces publications, nombre d’articles très cités publiés par le bénéficiaire et nombre de citations de l’article le plus cité du bénéficiaire (« puisque le NSERC accorde sûrement plus de valeur à une seule étude qui se démarque plutôt qu’à de nombreuses études secondaires »).

Currie et al. ont étudié le rapport entre les montants des subventions reçues et les résultats scientifiques et ont remarqué que les résultats augmentaient avec les sommes allouées. Cependant, d’après David Currie, « l’ampleur des résultats augmente plus lentement que le financement ; en gros, doubler les fonds versés ne double pas l’impact. […] Deux chercheurs qui reçoivent des fonds modérés ont plus d’impact qu’un seul chercheur qui bénéficie d’une subvention deux fois plus importante. » Le lien entre les deux est extrêmement variable et selon les statistiques, l’article le plus cité d’un chercheur éminent recevait 14% de citations de moins que les deux articles les plus reconnus d’une paire de chercheurs quelconques choisie au hasard. De même, il a été démontré que deux subventions modestes avaient 20% d’impact de plus qu’une seule subvention deux fois plus importante.

L’étude a également pris en compte les autres sources de revenus des chercheurs et observé que curieusement, les subventions supplémentaires qui s’ajoutaient aux fonds du NSERC, même celles qui les dépassaient largement, n’amélioraient absolument pas la productivité individuelle des chercheurs. David Currie reconnait qu’il n’est probablement pas adéquat de faire une telle comparaison entre les disciplines, car certains domaines de recherche sont bien plus coûteux que d’autres ; en revanche, au sein d’une même discipline, les coûts de la plupart des projets resteront proches de ce qu’on considère comme normal.

 

Des plus petits projets pour un impact plus important

 

Bien que l’étude semble montrer qu’il n’existe « aucun effet synergique lorsque l’on met une grande somme d’argent entre les mains d’un seul chercheur, » David Currie admet que les projets phares, comme la BRAIN Initiative ou le Human Genome Project, peuvent également constituer une façon valable de structurer la recherche. « Un objective spécifique implique un grand nombre de ressources (comme lorsque John F. Kennedy avait fait le serment d’envoyer un Homme sur la Lune). Il est logique de mettre en œuvre de nombreuses ressources pour y arriver, » explique-t-il. « Toutefois, si l’objectif est d’optimiser l’ensemble de la productivité de la communauté, il est plus sage de répartir les subventions. »

D’après David Currie, la machine scientifique génère aujourd’hui davantage de doctorats que d’emplois universitaires, c’est pourquoi ceux qui finissent par intégrer le système sont en général d’un excellent niveau. Les résultats de son équipe suggèrent qu’il serait possible d’augmenter la productivité en permettant à davantage de scientifiques hautement qualifiés de mener à bien leurs recherches. En outre, les auteurs comparent le gain que représente le financement d’une diversité de chercheurs à celui de la diversité génétique : « cela augmente les chances qu’un chercheur, tel un mutant génétique, possède des caractéristiques qui à l’avenir prospéreront de manière imprévisible. »

« La science explore généralement des domaines dans lesquels il nous est impossible de connaître l’impact qu’elle aura, » fait remarquer le Professeur Currie. Puisque la recherche nous conduit dans des univers où l’on ne peut prévoir ses applications, il paraît vraisemblablement plus efficace de réguler la prolifération de mégaprojets et de laisser de nombreux projets moins colossaux foisonner.