A l’aube d’un séisme politique nommé singularité

La singularité comme une révolution idéologique et sociale

Il semble particulièrement léger de ne pas questionner l’idéologie motrice des changements qu’augure la singularité technologique, et encore plus imprudent de ne pas chercher à prévoir l’impact social de l’accélération du progrès scientifique. Notre société se trouve à l’orée de considérables transformations politiques qui reposeront sur les avancées technologiques. L’histoire nous montrera certainement une fois de plus que la technique détermine la politique.

Il semble particulièrement léger de ne pas questionner l’idéologie motrice des changements qu’augure la singularité technologique, et encore plus imprudent de ne pas chercher à prévoir l’impact social de l’accélération du progrès scientifique. Notre société se trouve à l’orée de considérables transformations politiques qui reposeront sur les avancées technologiques. L’histoire nous montrera certainement une fois de plus que la technique détermine la politique.

 

Cet article est le troisième volet de trois articles qui tentent de cerner le concept de singularité technologique et ses possibles impacts sur notre société.

La singularité technologique : en route vers le transhumain

Nébuleuse appréhension de la singularité technologique

A l’aube d’un séisme politique nommé singularité

 

Cet article existe aussi en anglais « At the dawn of political upheaval called the singularity ». Il a été traduit du français vers l’anglais par Timothée Froelich.

 

Idéologie contre idéologie 

Le réel problème que posera la singularité technologique sera la manière avec laquelle la croissance du savoir se répercutera sur les transformations sociales. Somme toute, quelle idéologie conduira la révolution technologique ? Dopé aux nootropes, sublimé par un exocortex, se projetant vers de nouvelles dimensions, la possibilité de l’homme augmenté s’envisage, mais que sera-t-il politiquement ?

Les théories qui structurent le concept de singularité technologique sont principalement teintées de libéralisme. La pensée anglo-saxonne a pris le risque de se confronter avec sérieux à ce concept et la plupart des écrits à ce sujet émanent de chercheurs anglo-saxons. Le transhumanisme a fait sienne la singularité technologique, et ce courant théorique n’est pas neutre politiquement. Il vacille d’une forme de libéralisme à l’autre, de la social-démocratie au libertarianisme. Un penseur comme Kurzweil en est un bel exemple ; transhumaniste, libertarien, il a participé à la mise en place de la Singularity University avec Google. Cet établissement, qui cherche à comprendre interdisciplinairement l’impact de l’accélération de la technologie sur l’humanité, est une illustration du retard de la recherche européenne à ce niveau. Le danger principal de l’emprise de l’idéologie anglo-saxonne sur cette thématique serait peut-être sa forte teinte utilitariste. L’utilitarisme devient dangereux lorsque l’être humain dans son individualité semble être un frein néfaste à l’humanité. La loi zéro d’Asimov sonde cette problématique en faisant passer l’intérêt de l’humanité avant l’intérêt de l’être humain.

Une programmation utilitariste et libérale de l’intelligence artificielle pourrait alors être un réel danger pour les êtres vivants, qui pourraient être perçus comme inutiles par la machine. Mais comme l’énonce Slavoj Zizek, il est plus facile d’imaginer la fin du monde qu’un modeste changement du modèle politique ; le libéralisme est devenu le réel qui survivra à l’humain.

Comment appréhender la singularité technologique ? – Crédit image : MyScienceWork

Un transfert de l’axe de réflexion du productivisme à l’eudémonisme pourrait être un début à une révolution de l’approche idéologique de la technologie (certains économistes ont fait ce choix en se tournant vers le bonheur national brut plutôt que vers le produit intérieur brut).

La singularité doit être abordée avec la conscience des idéologies qui sous-tendent la question du progrès. Les luttes sociales et les conflits d’intérêts présents dans les domaines scientifiques et industriels doivent entrer dans le débat afin d’envisager une possible pensée de la croissance technologique centrée sur le bonheur – un eudémonisme transhumain.

D’une intelligence artificielle utilitariste s’envisage alors une intelligence artificielle amicale selon les termes de la recherche de Eliezer Yudkowsky. Cela pourrait correspondre à une humanisation politique de l’artificiel.

 

Les préludes d’une intelligence collective 

De la démocratie à la cognition en passant par les interactions sociales, tous les fondements sociaux seront renouvelés. Les liens entre les humains sont déjà en train d’être redessinés par les réseaux sociaux qui créent l’ébauche d’une intelligence collective. L’interconnexion des individus crée un réseau structurant la réactivité d’une société face à un évènement – une empathie collective commence à être de plus en plus visible avec une diffusion accélérée de l’information grâce à des outils comme Twitter. Cette interconnexion pourrait se représenter comme une toile qui propagerait à son ensemble toute vibration ressentie. La présence à portée de main d’outils tels que Wikipédia permet d’externaliser la mémoire, de libérer l’intelligence de la tâche du souvenir et de lui offrir l’opportunité de se transformer, comme le pense notamment Michel Serres. L’intelligence collective se trouve encore à un stade de passivité avec une satisfaction de la simple réaction. Ce niveau qui pourrait être qualifié d’émotif fait place peu à peu à une rationalité agissante qui utilise une cognition distribuée.

Dans le domaine politique, des logiciels ont ainsi pu créer de nouveaux modèles, avec notamment la démocratie liquide qui assemble les forces de la démocratie directe et représentative. De la création technique émerge ainsi la création politique. Dans le domaine économique, la finance participative (crowdfunding) décentralise la levée de fonds en supprimant une intermédiation classique ralentissant l’innovation. Les avancées technologiques bouleversent l’économie contemporaine en permettant aux individus de se réapproprier les moyens de production. Entre des phénomènes comme la libération de l’information avec le renouvellement du droit de la propriété intellectuelle et la création de machines comme l’imprimante 3D offrant à tous la possibilité de faire siens les moyens de production délaissés jusqu’alors à l’industrie, une importante déstabilisation du modèle économique industriel et libéral s’annonce pour les années à venir.

Les choix ne sont pas vastes : 1) soit ce modèle économique se transforme en remettant en cause ses valeurs fondatrices (le libertarianisme le tente notamment en ce qui concerne la propriété intellectuelle), 2) soit un nouveau modèle économique émerge (la question de l’économie de l’abondance laisse place à une idée d’horizontalité où les interactions de l’individu avec son environnement deviennent de plus en plus fréquentes), 3) soit le modèle actuel tente de faire prévaloir les intérêts d’un petit nombre sur l’intérêt commun en imposant davantage de restrictions (il est possible de constater cette tendance avec la gestion des droits numériques face à l’émergence d’une diffusion de la culture numérique).

Vers une intelligence collective - Fotolia/Morganimation

L’interconnexion des individus que présage déjà les réseaux informatiques laisse poindre la société du cerveau global, où tous les êtres seront reliés tel un système nerveux qui formera un tout agissant. L’idée de Teilhard de Chardin de la noosphère, selon laquelle le phénomène de la cognition serait mutualisé en une conscience collective de l’humanité, s’avère présage de la révolution technologique en cours. En des nuées électroniques, se révèlent les contours d’une société cybernétique où les interactions permettront l’autorégulation d’entités interconnectées et constitueront l’identité même d’une humanité transcendée.

 

La question environnementale

Une interrogation politique que posera l’accélération de la croissance technologique sera aussi celle de l’écologie transhumaine. Les nombreux problèmes environnementaux que pose le modèle contemporain de production pourraient s’accroître avec les avancées technologiques de notre époque (augmentation par exemple de la pollution de l’espace). La gestion des déchets devient alors une question cruciale liée aux avancées scientifiques. Un courant comme le technogaïanisme voit dans le progrès technologique non une menace mais une voie vers la possible restauration de l’écosystème terrestre ; des découvertes scientifiques comme la photosynthèse artificielle ou la fusion nucléaire iraient dans ce sens. Les perspectives environnementales sont éminemment idéologiques tantôt si une approche anthropocentrique est choisie tantôt si le respect de la biosphère prime. Cette opposition peut être perçue dans le courant de l’écologie profonde qui abandonne le primat des intérêts humains de l’écologie classique pour les replacer dans le cadre plus large des intérêts du vivant. Une exploitation des matières premières se trouvant dans l’espace, comme par la capture d’astéroïdes notamment à des fins minières, annoncent des solutions à la surexploitation des ressources terrestres. L’éminent Stephen Hawking offre même à des chimères de la science-fiction son autorité scientifique lorsqu’il prédit l’avenir de notre humanité avide de progrès dans la colonisation de l’espace.

 

L’explosion démographique 

Un autre point idéologique fondamental que pose la singularité technologique est la question de la démographie. Une accélération des découvertes médicales, comme la régénération d’organes grâce à des cellules souches voire l’impression d’organes, pourrait accroître considérablement l’espérance de vie. Des chercheurs prédisent même une quasi-éternité de l’humain (même si la longévité n’est que de quelques siècles, l’esprit pourrait être téléchargé dans un androïde se substituant au corps). La démographie a toujours été un moteur des transformations sociales à travers l’histoire, et l’explosion démographique qui risque de se produire avec l’accroissement de la longévité transformera inévitablement l’humanité. Aubrey de Grey parle de Methuselarity pour décrire une époque où la mort ne surviendrait plus que par accident ou homicide. L’humain devient un Mathusalem en puissance. Les conséquences d’une telle croissance démographique pourraient être nombreuses : des guerres entre des populations sur le déclin et des populations s’accroissant (fluctuations pouvant correspondre à l’accès aux soins des populations), des formes de gérontocratie, ou encore le développement de la recherche spatiale afin de coloniser des planètes voisines (Mars One). 

Face à un temps qui s’annonce où le savoir créera du savoir, où l’augmentation de l’humain le mènera vers une refondation de ses valeurs, où la science s’affirmera comme le moteur de densification sociale et politique, la nécessité de la réflexion s’impose dans l’espoir de diriger cette explosion future de la connaissance vers le bien commun. 

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A propos de l’auteur :

Rodhlann Jornod, après avoir suivi des études de droit, se consacre à l'étude de la philosophie pratique. Il est doctorant au sein de l'Institut de criminologie de Paris, et rédige actuellement une thèse de doctorat qui analyse les structures de la morale à partir du phénomène du droit pénal. Son intérêt pour les nouvelles technologies l'a également conduit à étudier l'impact des sciences sur des notions de philosophie pratique telles que la morale et la politique.

 

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