L’Histoire des Femmes Scientifiques selon Natalie Pigeard-Micault

Les femmes ayant marqué l'histoire aux premières heures des sciences

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Avec l’année 2011 s’est achevée celle du centenaire de la première attribution du prix Nobel à une femme, Marie Curie. Pendant douze mois, le sujet des femmes et de la science a été à l’honneur. Une occasion pour nous de rencontrer Natalie Pigeard-Micault, ingénieur CNRS responsable des archives du Musée Curie, dont la spécialité est de déterrer l’histoire des femmes scientifiques et médecins. Entre arguments misogynes et peur de la concurrence, découvrez avec nous l’histoire des premières femmes en médecine et des hommes qui les ont soutenues.

 

Une version en anglais de cet article est disponible à l'adresse : http://blog.mysciencework.com/en/2012/10/31/exploring-the-history-of-scientific-women-with-natalie-pigeard-micault.html

 

Natalie Pigeard-Micault a soutenu sa thèse de doctorat en 2007 à l’université Paris X Nanterre en épistémologie et histoire des sciences. Sa thèse porte sur l’évolution de la pensée scientifique de Charles Adolphe Wurtz, doyen de l’Ecole de médecine de Paris de 1866 à 1875. Bernadette Bensaude-Vincent a été sa directrice de thèse et a joué un rôle considérable dans sa vie et sa carrière. La passion de Natalie Pigard-Micault est de fouiller dans les archives, de chercher et de mener son enquête autour de sujets qui lui tiennent à cœur. Depuis 3 ans, elle travaille aux archives du Musée Curie, rue Mouffetard à Paris. Son travail consiste à repérer des femmes d’exception de l’époque et à les sortir de l’ombre. Chacun connaît la carrière scientifique de Marie Curie et de sa fille Irène Joliot-Curie mais connaissez-vous d’autres noms de femmes ayant joué un rôle scientifique déterminant à l’institut Curie ? À l’aide des archives du musée, Natalie Pigeard-Micault travaille à la valorisation de scientifiques. Elle se pose en particulier la question de savoir si les femmes scientifiques de l’époque étaient féministes.

 

L’entrée des femmes à l’Ecole de Médecine au XIXème

 

La seconde moitié du 19e siècle est une période clef pour l’éducation des femmes. Si leur nom a parfois été oublié, nombreuses sont celles qui ont apporté leur contribution à cette lente émancipation. Julie Daubié est, en 1861, la première femme à obtenir le droit de se présenter au baccalauréat à Lyon, après qu’il lui ait été refusé à Paris. Cependant, bien qu’ayant validé son diplôme, Gustave Rouland, ministre de l’époque, refusa pendant longtemps de le signer.

 
 
« Clémence Royer était une autre femme admirable. Traductrice de Darwin, elle est allée beaucoup plus loin dans l’interprétation de ses résultats. Natalie Pigeard-Micault à propos des femmes scientifiques tombées dans l’oubli. »

 

 

(gauche) Julie Daubié 1824-1874, journaliste française. (droite) Clémence Royer 1830-1902, philosophe et scientifique française.
Portaits de femmes de sciences

 

C’est en étudiant le contexte social de la période pendant laquelle Charles Adolphe Wurtz fut doyen de la faculté de médecine que Natalie Pigeard-Micault découvre l’histoire des premières femmes médecins. En 1866, lorsqu’il reçoit la demande d’inscription de Madeleine Brès, Charles Wurtz, constatant que l'inscription des femmes à la Faculté de médecine de Zurich avait été autorisée deux ans plus tôt, est prêt à la soutenir. Il lui demande toutefois de passer auparavant ses baccalauréats nécessaires à son inscription. Entre-temps, Wurtz travaille à la faire admettre. A l'automne 1868, elle va parvenir à s'inscrire avec trois étrangères: une américaine Mary Putnam; une russe Catherine Gontcharoff et une anglaise Elizabeth Garett. Cette dernière fut, en 1870, la première femme à devenir docteur en médecine pour ses travaux sur la migraine.

 
« L’annonce de cette première thèse féminine n’a eu que très peu de retentissements dans la presse par rapport à l’innovation qu’elle a introduit. »
 

Cette révolution en France est totale dans le sens où pour la première fois les femmes ont suivi le même enseignement que celui des hommes. Cette mixité est due au fait que la France n’a jamais créé d’école de médecine pour les femmes alors que dans d’autres pays, comme l’Angleterre, existaient des écoles qui consistaient à façonner de ‘super sages-femmes éclairées’. Ainsi lorsque la France, ayant pris du retard par rapport à ses voisins, se fit rattraper par l’entrée des femmes en faculté, celles-ci suivirent les seuls cours existants, ceux des hommes.

Il faut souligner que malgré une opposition relativement collective, ces femmes ont été soutenues par des hommes, des professeurs et des politiciens. Ces hommes ont appuyé leur inscription en faculté et leur ont permis l’obtention de leurs diplômes. Charles Wurtz, en particulier, a joué un rôle majeur dans l'insertion des femmes passionnées par la médecine à l'université.

Par ailleurs, d’après Natalie Pigeard-Micault, malgré quelques individus ne les acceptant pas, ces femmes reçurent dans l’ensemble un accueil positif de la part des étudiants masculins avec lesquels elles partageaient les bancs de la faculté :

 
« Nous voulons aujourd'hui non pas une compagne un peu plus instruite, mais une égale, et nous lui donnons pour qu'elle le devienne, toutes les ressources qui étaient jusqu'ici notre apanage exclusif. » Richelot, G. La femme-médecin, 1875, Paris E. Dentu, p.43 et suiv.
 

Mais la presse médicale, quant à elle, ne va pas le voir d’un bon œil, principalement par peur d’une nouvelle forme de concurrence. Elle invoque par exemple l’irresponsabilité juridique de la femme mariée ou la nature de la femme manquant de qualité morale telle que le sang-froid et une intelligence vive. Les arguments de leurs opposants dans la presse médicale sont aussi d’ordre physique (leur ventre, lorsqu’elles sont enceintes, leur empêchant d’atteindre les patients). Lorsque les premières femmes auront montré qu’elles pouvaient assister aux cours de dissection sans flancher, les journaux évoqueront des arguments d’ordre esthétique (dépeignant une femme couverte de sang, disséquant un cadavre et ayant perdu toute féminité) et moral (la femme doit s’occuper de son foyer). La femme médecin devrait donc renoncer au mariage et à sa féminité.

Face à ce genre d’opposition, l’entrée des femmes en médecine s'affirme comme elles affirment leur nature dite féminine. Elles n'auront de cesse de montrer qu'elles ne pénètrent pas une profession masculine, mais que la médecine est une profession féminine. Aujourd’hui les femmes sont majoritaires dans les études médicales.  En sciences, ce soucis de coller au concept contemporain de 'nature féminine' est beaucoup moins présent. Les avancées marquantes sont souvent issues d’étrangères auxquelles on s’oppose moins car, une fois diplômées, elles rentreront dans leur pays. La logique de leur démarche est parfois apparue par le biais de très petites avancées, notamment au-travers de femmes ayant fréquenté les bancs de façon quotidienne avant de réclamer leur inscription puis le droit de se présenter aux examens. Enfin, Natalie Pigeard-Micault souhaite mettre en avant, que sans l’appui de certains hommes, les femmes n’auraient jamais obtenu gain de cause.

 

Les femmes en science

 

Féministe confirmée, Elizabeth Garett a milité pour le droit de vote des femmes. Son doctorat en poche, elle retourne à Londres où elle dirigera un hôpital pour femmes. Elle deviendra par ailleurs la première maire d’Angleterre.

Si certaines de ces femmes médecins étaient féministes, d’après Natalie Pigeard-Micault, spécialiste de la question, toutes ne l’étaient pas. Les françaises semblaient d’ailleurs moins engagées que les étrangères. Marie Curie, en particulier, avait ses propres idées sur l’éducation mais elle ne se disait pas féministe malgré le fait qu’elle soit devenue une figure emblématique de cette cause.

« Au sein de la communauté d’instruits dans laquelle vivait Marie Curie, l’équité était normale. Sa fille, Irène Joliot-Curie, était beaucoup plus féministe. Lors de son discours à la cérémonie de remise de son prix Nobel, elle a clairement expliqué qu’elle souhaitait que cette distinction serve la cause des femmes. »

C’est donc plus souvent par passion pour les disciplines scientifiques que par volonté d’émancipation que ces femmes ont mené leurs démarches. Il faut dire que les femmes médecins avaient déjà largement balisé le chemin.

« Le centenaire de la remise du prix Nobel de Marie Curie a provoqué un vrai engouement pour la thématique Femmes & Sciences, » nous raconte Natalie Pigeard-Micault. Elle-même y consacre beaucoup de son temps. Mère de deux enfants, elle a dû concilier au mieux sa vie familiale avec sa formation doctorale. Elle reconnait volontiers être reconnaissante à Bernadette Bensaude-Vincent, personne clef, qui a su à la fois la motiver et lui permettre de finaliser ses travaux de recherche de doctorat.

 

Natalie Pigeard-Micault © J.-P. Laborde (Institut Curie).
Natalie Pigeard-Micault

 

Elle nous fait ensuite part de ses projets pour 2012 et les années qui suivent. Elle consacre actuellement son temps de travail à déterrer l’histoire de femmes scientifiques méconnues ayant travaillé à l’institut Curie. Elle prépare un ouvrage pour le public du Musée Curie dans lequel elle relate l’histoire de l’institut et de ses visages féminins. Elle réalise un portrait de chacune d’entre elles et axe ses recherches dans la période de 1906 à 1934. En tant que responsable des archives du musée Curie, Natalie Pigeard-Micault consacre également beaucoup de temps à rendre accessible les documents et iconographies par exemple en scannant les pièces uniques et surtout en mettant en ligne les répertoires les décrivant.

De plus, Hélène Langevin-Joliot lui a confié des cartons remplis de photographies et de documents originaux de la maison ayant appartenus à Irène Joliot-Curie. Elle souhaite mettre en avant les archives post-Marie Curie. Elle ne risque pas de s’ennuyer dans son activité professionnelle, nous raconte-t-elle, étant donné le nombre de cartons et d’armoires d’archives qui n’ont jamais été ouverts.

Enfin, elle met en avant que l’étude de l’histoire des femmes en science est important car elle permet de jeter un œil neuf sur les démarches égalitaristes entreprises dans la société actuelle. Le sujet des femmes en science est en effet d’actualité mais il est aussi très marqué par les clichés et par l’exemple de femmes exceptionnelles auxquelles les jeunes filles ne peuvent forcément s’identifier. Notre culture, bien que de plus en plus égalitaire, emprunte encore un discours sexué dans lequel les filles s’habillent en rose (voir les catalogues de jouets), reçoivent des dinettes de cuisine, admirent les princesses et ne souhaitent pas particulièrement être scientifiques.

 

 

En savoir plus :

 

1) Charles Adolphe Wurtz, un savant dans la tourmente, édité chez Hermann/Adap, 2011, par Natalie Pigeard-Micault http://www.amazon.fr/Charles-Adolphe-Wurtz-savant-dans-tourmente/dp/2705680764/ref=sr_1_2?ie=UTF8&qid=1327420071&sr=8-2

2) Emission radio sur France culture Charles-Adolphe Wurtz, un chimiste engagé au temps de la Commune, http://www.franceculture.fr/personne-natalie-pigeard-micault

3) Bernadette Bensaude-Vincent, http://www.u-paris10.fr/61665447/0/fiche_EE8__pagelibre/

4) Histoire de l'entrée des femmes en médecine, Introduction par Natalie Pigeard-Micault, http://www.bium.univ-paris5.fr/histmed/medica/femmesmed.htm

 

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