Mission MARS 500, Rencontre avec Romain Charles et Diego Urbina

General Public
Specialist

 

Au siège parisien de l'agence spatiale européenne (ESA), l’équipe MyScienceWork a eu la chance de rencontrer Romain Charles et Diego Urbina, tous deux volontaires de la mission Mars 500. L’objectif de cette mission est d’analyser les répercussions psychologiques et physiologiques d’un voyage spatial aller-retour de 520 jours entre la Terre et Mars. Est-il humainement et physiologiquement possible de rester aussi longtemps dans un espace restreint coupé du monde extérieur ? Programme couronné de succès, ces deux aventuriers nous ont parlé des difficultés rencontrées, de la monotonie de leurs journées mais aussi de tout ce qu’ils ont pu apprendre sur eux-mêmes. Réalisés en vue de la préparation d’une véritable mission spatiale martienne, les résultats officiels des expériences scientifiques seront disponibles au printemps 2012. En attendant, Romain et Diego nous relatent leur voyage virtuel hors du commun.

 

 

Rencontre avec Romain Charles (à gauche) et Diego Urbina (à droite) le 05 décembre 2011 à l’ESA, Paris ©Virginie Simon/ MyScienceWork
R.Charles et D.Urbina

 

Qui sont-ils ? Comment ont-ils été recrutés ?

Sélectionné pour la mission Mars 500, l’équipage était constitué au final de six personnes. Diego Urbina, ingénieur en électronique de formation, est de nationalité colombo-italienne. Romain Charles, ingénieur, est le seul français du programme. Tous deux étaient présents à la conférence de presse organisée par l’ESA pour témoigner de leur expérience de 17 mois d’isolement. Le reste de l’équipage était constitué d’un ingénieur chinois Wang Yue et de trois russes : le commandant Alexey Sitev, physicien et physiologiste de formation, le chirurgien Sukhrob Kamolov et le médecin chercheur Alexandr Smoleevkiy.

Pour participer à cette mission, les différents volontaires ont dû passer de nombreuses étapes de sélection. Romain Charles nous raconte que tout a commencé le jour où il a lu une annonce de l’ESA pour participer au programme Mars 500. Il était à l’époque en poste dans une société d’ingénierie dans le secteur de l’automobile. Passionné depuis son plus jeune âge par la conquête spatiale, il décide de tenter sa chance. Un mois passe sans obtenir de nouvelles jusqu’au moment où il est contacté par l’ESA pour passer les premiers tests. Nous sommes en février 2010 et onze volontaires sont alors présélectionnés. Ils vont, pendant trois mois, subir un entraînement intensif qui consistera à tester leur qualité d’esprit d’équipe. Ils ont par exemple réalisé un stage en forêt où ils devaient construire une tente de survie par -9°C.

Romain Charles nous raconte qu’il a donné sa démission dès qu’il a eu confirmation de sa participation au programme. Il souhaite être disponible pour répondre aux différentes opportunités qui lui seront proposées en lien avec les missions spatiales.

 

Conférence de presse dédiée à la mission Mars500 organisée par l’ESA, Paris ©Virginie Simon/ MyScienceWork
 Salle du conseil ESA

 

Calendrier de l’expédition

La mission Mars 500 a officiellement débuté le 3 juin 2010. Elle aura duré en tout et pour tout 520 jours et a été organisée en trois grandes étapes. La première, de 245 jours, correspond au temps estimé nécessaire pour effectuer le trajet Terre-Mars. La seconde période, la plus intéressante, de 30 jours correspond à la période de la mise en orbite sur Mars accompagnée d'une sortie fictive à sa surface. Enfin, la troisième période de 245 jours également, jugée comme étant la plus monotone, était celle du trajet retour Mars-Terre. La mission Mars 500 s’est donc terminée le 4 novembre 2011 après un atterrissage virtuel, suivie d’une période de mise en quarantaine de l’équipage. A leur retour, leur système immunitaire était en effet affaibli suite au peu de contact qu’ils ont eu avec des agents pathogènes pendant 17 mois. Depuis, ces volontaires se plaisent à témoigner et à partager autour de cette mission scientifique unique. Conférences de presse, plateaux TV font désormais partie de leur quotidien. De l’isolement à la lumière, de la monotonie aux emplois du temps surchargés, nos deux jeunes membres d’équipage étaient fiers de raconter leurs exploits.

 

Narration de la simulation d’une mission aller et retour vers la planète Mars
ESA ordinateur

 

Leurs récits

L’équipage est resté isolé au sein d’un bâtiment localisé près de Moscou et spécialement conçu pour cette mission. Le « vaisseau » était constitué de cinq modules interconnectés. Le module de vie, nommé EC-150, leur servait de logement principal. Le module médical, nommé EC-100, servait de laboratoire et de lieu d’isolement en cas de maladie. Le module de stockage, nommé EC-250, rassemblait les vivres et offrait une salle de sport. Le module d’atterrissage, nommé EC-50, simulait l’arrivée martienne. Ce module était utilisé au moment où l’équipage est arrivé « près de la planète Mars ». L’équipage s’est alors scindé en 2 équipes de 3 afin de permettre à l’une d’entre elles d’atterrir sur la surface martienne. Enfin, le dernier module était le simulateur de vie martienne, appelé SMS. Nous vous invitons à visiter les lieux des modules de vies principaux EC-150 et EC-100 avec Diego Urbina :

A partir du mois de juillet, soit un mois après le départ, « nous n’avions plus aucun contact avec l’extérieur. Nous avons dû communiquer par l’intermédiaire de documents écrits (radiogrammes) ou messages vidéo, » nous raconte le français. Les 6 membres se sont alors rapprochés et ont imaginé des activités divertissantes. La période du nouvel an a été particulièrement marquante pour Romain Charles car ils se sont amusés à fêter plusieurs réveillons en lien avec leurs différentes cultures.

Diego Urbina avait été sélectionné pour faire partie des deux membres de l’équipage participant virtuellement à la fois à l’atterrissage sur Mars et aux premiers déplacements à sa surface. Il nous raconte que cette deuxième partie de mission a été très satisfaisante et de loin la plus intéressante. Le module d’habitation était conçu de telle sorte que l’on puisse voir virtuellement, à travers une lucarne, la planète Mars se rapprocher. Pendant la phase d’orbite martienne, l’équipage a simulé leur atterrissage et la période de vie sur Mars. Un logiciel de réalité virtuelle leur a permis de se déplacer fictivement sur Mars et de récolter des échantillons. Le simulateur de la surface martienne, SMS, leur a permis de réaliser de « véritables » sorties habillés de leurs combinaisons spatiales pendant lesquelles ils ont entre autre planté des drapeaux officiels et réalisé quelques simulations de situations d’urgence.

Romain Charles nous explique que la période la plus difficile a été celle du voyage retour lié à sa monotonie. Deux facteurs ont été particulièrement déterminants. Tout d’abord, le programme alimentaire Mars-Terre était russe et basé sur des menus fixes d’une semaine à l’autre. «Tous les lundis, nous mangions la même chose et cela était valable pour tous les autres jours de la semaine ». De plus, les expériences scientifiques étaient identiques à celles de l’aller : « Il est difficile de s’intéresser à une expérience que l’on a déjà effectuée une vingtaine de fois, » nous confie Romain Charles. En revanche, chacun tâchait de les réaliser avec une grande attention afin de rapporter aux scientifiques les données les plus fiables possibles. Un autre facteur psychologique difficile à gérer était que « Dès le début de notre voyage de retour, les équipes et les familles nous ont félicités et nous ont relaté les évènements de l’année passée, » raconte le français. « Or, nous avions encore cinq mois de trajet retour, ce qui est très long. Auparavant, nous prenions chaque jour comme un défi. Nous avons été confrontés au récit de tout ce que nous avions raté». Alors, nous raconte-t-il, « nous avons essayé de nous changer les idées. Par exemple, nous avons réalisé nos propres expériences. Une d’entre elle a été capillaire : nous avons été trois à nous raser le crâne, la boule à zéro ! Je me souviendrai longtemps de la tête d’Alexandr quand il nous a vus, il a eu un fou rire de cinq minutes. Nous fêtions également tous nos anniversaires. Nous avons essayé à chaque fois de trouver des petits cadeaux personnalisés avec les moyens du bord ». Le retour a toutefois été très long et monotone pour l’ensemble de l’équipage. Chacun en a profité pour lire, faire du dessin et, d’un point de vue plus général, pour réfléchir sur leur vie passée et future.

Diego Urbina se remémore avec émotion le moment de leur sortie : « Ce moment a été extrêmement fort, je m’en souviendrai toute ma vie. Nous étions très heureux de retrouver nos proches après une telle mission, » nous explique-t-il.

 

Les expériences scientifiques

L’institut des problèmes bio-médicaux de Moscou (IBMP) effectue depuis longtemps des expériences sur le confinement et l’isolement d’équipages de vols spatiaux. Avant le premier pas de "l’Homme" sur la Lune, un équipage avait été isolé pendant un an entre 1967 et 1968. D’autres expériences ont ensuite été menées à partir des années 1990. L’ensemble de ces programmes a montré que l’isolement induisait, au fil des jours, de plus en plus de stress et que le processus d’adaptation n’arrivait pas à s’opérer parfaitement. L’objectif de la mission Mars 500 était d’analyser les répercussions physiologiques et psychologiques d’un voyage humain spatial de 520 jours. Cette épreuve d’isolement a pour but de préparer une éventuelle mission pour la planète Mars que les scientifiques les plus optimistes prévoient pour les années 2030. En attendant, les scientifiques souhaitent en connaitre d’avantage sur le confinement et comprendre s’il est humainement et physiologiquement possible de rester dans un espace restreint, coupé du monde extérieur aussi longtemps. Les conditions d’une véritable mission sur Mars ont été totalement reproduites hormis l’apesanteur et le taux de radiation lié au rayonnement cosmique. Près de 105 expériences scientifiques ont été effectuées au cours de la mission Mars 500. Elles étaient principalement d’ordre physiologique, biologique et psychologique. Les effets du stress, la régulation hormonale, les réponses immunitaires, la qualité du sommeil et de l’humeur ont été des paramètres étudiés avec attention.

Diego Urbina nous raconte plusieurs tests qui leur étaient imposés. Ils ont dû, par exemple, vivre quelques jours sous lumière exclusivement bleue. Le but était de mesurer son impact sur la vivacité de l’équipage et de déterminer si la lumière bleue perturbait leur cycle circadien.

Chacun des membres de l’équipage mesurait régulièrement sa pression sanguine, ses constantes cardiologiques et rassemblait des échantillons pour permettre de comprendre comment leur système lymphatique réagissait face à l’isolement.

Pendant la première partie de leur voyage, à savoir l’aller Terre-Mars, l’ensemble de l’équipage a subi un régime sans sel. Romain Charles nous explique que tous leurs repas étaient consignés dans un livre et qu’ils devaient suivre à la lettre l’ingestion de chaque menu.

"

Ni plus ni moins, nous devions appliquer à la virgule près les consignes de notre régime dans le cadre d’une expérience allemande, nous confie le français

"

Une autre étude a consisté à étudier l’effet du sport sur l’humeur. Dans le cadre de cette expérience, ils réalisaient de fréquents encéphalogrammes.

"

Nous n’avons pas encore les résultats officiels de cette expérience mais je peux vous dire que la pratique du sport est bénéfique à mon moral

"

De plus, au sein du module de stockage EC-250 étaient regroupées des serres expérimentales. Ces travaux de culture permettaient de vérifier si des fruits pouvaient pousser dans un environnement confiné. Ils avaient également accès à une plus grande serre où poussaient des tomates, des poivrons… ce qui leur permettait d’apporter un peu de fraîcheur à leurs repas lyophilisés.

« La vie au sein du vaisseau était monotone, » s’accordent à dire les deux membres de l’équipage Mars 500. Nous avons dû faire preuve d’imagination afin de rompre avec un quotidien pesant. Par exemple, nous avons fêté Halloween en nous confectionnant des costumes plus ou moins reconnaissables, » relate Romain Charles en nous montrant les photos.

D’autres expériences avaient comme objectif de challenger leurs esprits de survie. Soumis à des conditions d’urgence (incendie au sein de leur module de stockage) et soumis à des coupures de courant, ils ont dû sauver leur alimentation en la transférant au sein d’un réfrigérateur qu’ils avaient réussi à réparer.

L’équipage de la mission internationale Mars 500 est finalement revenu sur Terre, mettant ainsi fin à l’une des expériences scientifiques humaines les plus contraignantes jamais réalisée. Preuve en est désormais qu’une mission humaine vers Mars serait possible. Les résultats scientifiques complets seront disponibles dès le printemps 2012.

 

 

Une expérience humaine hors du commun

La conférence de presse s’est terminée par une série de questions. Que leur a personnellement apporté cette mission? Ont-ils réussi à gérer des conflits ? Regrettent-ils l’isolement ?

Romain Charles et Diego Urbina sont unanimes. L’isolement ne leur manque évidemment pas, mais la vie avec les autres membres d’équipage leur manquera probablement. « Peu de personnes, au cours de leur vie, n’ont l’occasion de vivre aussi longtemps dans un espace restreint avec d’autres. Il s’agit d’une expérience unique qui crée des liens très forts. Heureusement, explique Diego, depuis notre sortie, nous sommes ensemble extrêmement souvent puisque les expériences scientifiques ne sont pas tout à fait finalisées ».

Pour Romain Charles, cette mission lui a apporté encore plus d’humilité.

"

La Terre continue de tourner sans vous, vos proches ont bien évidemment continué à vivre. Je suis parti frère, je suis revenu oncle. J’ai eu le temps de beaucoup réfléchir, de faire mon introspection. C’est un peu comme si nous avions arrêté le temps. Quand nous sommes revenus, la technologie, la politique avaient changé. C’était extrêmement enrichissant de découvrir tout cela à notre sortie

"

Une journaliste demande si les conflits avaient été nombreux et s’ils avaient été supportables. Le français explique qu’il y a eu certes des tensions mais pas vraiment de conflits. Les tensions étaient principalement dues aux différences culturelles. « En tant que français, l’heure des repas est un moment particulier pendant lequel j’aime parler et échanger avec les autres. Cependant, un des membres ne parlait pas et semblait être agacé par mes propos. Nous en avons finalement discuté et j’ai compris que dans sa culture cela ne se faisait pas de discuter pendant le repas, que l’on attendait pour cela l’heure du thé. Les tensions se sont alors dissipées et nous avons pu nous organiser. »

« Grâce à cette mission, nous nous connaissons mieux désormais. Nous avons pris conscience des éléments qui nous rendent de bonne ou de mauvaise humeur, » concluent nos deux aventuriers.

 

En savoir plus : http://www.esa.int/SPECIALS/Mars500/http://www.esa.int/esaCP/SEM8TH5XT9G_France_0.htmlhttp://www.science.gouv.fr/fr/actualites/bdd/res/3627/mars-500-la-mission-est-lancee/

 

6
Mission MARS 500, Rencontre avec Romain Charles et Diego Urbina | Mars en Novembre... | Scoop.it : [...] Mission MARS 500, Rencontre avec Romain Charles et Diego Urbina [...]
Reply to this comment
getessay.com : Actually,I was looking forward to such a info.I really appreciate it.Hope to see such a informative stuff in future!
Reply to this comment
essay topics : cool video! more such like this:)
Reply to this comment
Telescope : Merci beaucoup pour ce compte rendu de la mission mars 500. C'est une aventure vraiment passionnante. J'espère être encore vivant le jour ou un homme pourra poser le pied sur Mars... Bravo pour votre blog très instructif.
Reply to this comment
Mission MARS 500, Rencontre avec Romain Charles et Diego Urbina | Mes Mardis de l'espace | Scoop.it : [...] background-color:#000000; background-repeat : no-repeat; } blog.mysciencework.com - Today, 9:08 [...]
Reply to this comment
Mars | Pearltrees : [...] Mission MARS 500, Rencontre avec Romain Charles et Diego Urbina The Indian government has approved a mission to Mars in what would be the country's first visit to the red planet. The news comes just four years after India launched its maiden mission to the Moon – Chandrayaan-1 – and days after NASA landed the Curiosity car-sized rover on Mars. The £70m mission will be launched in November 2013 from India's spaceport at the Satish Dhawan Space Centre on the island of Sriharikota using the Polar Satellite Launch Vehicle. The mission, which will orbit Mars and study the planet's geology and climate, has already been allocated £26m in the country's science budget. Details of the new mission remain scarce as the Indian Space Research Organisation (ISRO) remains tight-lipped about the probe. [...]
Reply to this comment
Comment on this article
Become a scientific journalist
Help popularize science!
suggest-article Submit an article

Thematic Collections

  • Women In Science

    The place of women in science, portraits of women scientists

    The First European Women Researchers Day: “Let us add more than a factor of two!”
    The First European Women Researchers Day: “Let us add ...
    Tomorrow, European Women Researchers Day Launches in Paris
    Tomorrow, European Women Researchers Day Launches in Par...
  • Science 2.0

    News and the development of Science 2.0

    [Open Access Interviews] Odile Hologne
    [Open Access Interviews] Odile Hologne
    Open communities bring the Open Access Button to life
    Open communities bring the Open Access Button to life
  • Open Access

    All about open access in science

    [Open Access Interview] Christine Ollendorff: “Opening science to citizens is one of the main goals of open access.”
    [Open Access Interview] Christine Ollendorff: “Opening...
    [Open Access Interviews] Hervé Le Crosnier
    [Open Access Interviews] Hervé Le Crosnier