Art et Science : L’art vu par l’œil d’un physicien, Jean-Marc Lévy-Leblond

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Jean-Marc Lévy-Leblond, physicien théoricien et essayiste français, en sa qualité de scientifique féru d’art, discute de la thématique science et art. Sa thèse est que « La science n’est pas l’art ! C’est à partir de leurs différences que l’on peut trouver comment les croiser. » Il dénonce les pratiques trop promptes à assimiler la science et la culture, l’artiste et le scientifique. Ses yeux ont cependant su parfois percevoir de brèves rencontres où la démarche scientifique se trouve mêlée dans les deux activités. L’artiste et le scientifique, tous deux artisans, déplacent alors les limites de la connaissance établie et entrouvrent de nouvelles portes vers l’inconnu dans un but similaire de création.

science et art
 

Jean-Marc Lévy-Leblond fut professeur de physique théorique à Paris 7 puis professeur émérite à l’université de Nice. En parallèle de ses articles sur ses travaux de recherche, il publie des essais de critiques de la science. Il s’intéresse entre autres au rapport « science et culture » au Centre de recherches en histoire des idées de l'université de Nice. Il a fondé la revue Alliage (culture, science et technique). Il se définit lui-même comme un critique du travail des autres mais c’est par son ressenti devant certaines œuvres contemporaines qu’il nous présentera l’approche « science et art » qu’il soutient dans son livre « LA SCIENCE n'EsT pas L'ART : Brèves Rencontres... » paru en 2010 aux éditions Hermann.

 

La science N’est PAS l’art

"Beaucoup d’évènements [culturels] actuels sont organisés d’après le présupposé que la science et l’art sont similaires et se rejoignent. Je crois qu’il n’en est rien. » C’est dit, Jean-Marc Lévy-Leblond sera tout d’abord le critique de certaines approches qui sont faites sur le thème science et art et qu’il juge être « une nostalgie naïve plus qu’un projet informé […]" Jean-Marc Lévy-Leblond

Pour lui, la tendance actuelle se résume souvent à trouver ce qui est beau en science. Or, la beauté des équations, s’il en est une, n’est pas une beauté esthétique. En effet, la notion de beauté est toujours subjective alors que la science est la quête de la vérité. C’est dans la synthèse abstraite d’un monde complexe par une simple équation que se trouve la beauté.

équation schrodinger

L’équation de Schrödinger est-elle belle ?

Cette entreprise de séduction visuelle par l’utilisation d’objets scientifiques se retrouve dans de nombreuses expositions science et culture. Ces expositions se basent sur des images, des photographies et des scans, en somme,  des images produites par les sciences, dont l’aspect sera magnifié afin d’atteindre nos sens de la même manière que celle déployée par l’art. Ces couleurs retravaillées, ces formes esthétiques, ne rendent pourtant pas justice à la science qui, sous des apparences esthétiques, apparaît comme dénuée de sens. Malgré le plaisir visuel procuré par l’image, l’absence de compréhension scientifique éloigne le spectateur de la science au lieu de l’en rapprocher. Ainsi, la science suggérée par ce « technokitsch » reste abstraite, insaisissable, complexe et surtout, incompréhensible. Elle ne peut, de ce fait, qu’éveiller le fantasme de la signification absente, à la manière d’une langue incomprise dont le sens nous est imperméable.

 

Fractales

Fractale : Illusion d’une beauté traditionnelle de la symétrie issue d’un monde parfaitement ordonné. © nfrPictures – Fotolia.com 

Plus grave que le simple fait de ne pas expliquer, Jean-Marc Lévy-Leblond dénonce des illustrations scientifiques utilisées à des fins esthétiques et auxquelles aucune échelle de taille n’est associée. Notamment en astronomie une galaxie, un système solaire ou une simple comète, peuvent être représentés sans aucune distinction de taille, introduisant la confusion dans l’esprit du non-spécialiste en quête de connaissances. De la même manière, les images astronomiques sont systématiquement colorisées bien qu’en réalité les couleurs ne puissent être distinguées par l’œil lorsque la luminosité est faible. Ces représentations graphiques ne respectent ainsi pas le simple adage qui nous dit que : « la nuit tous les chats sont gris ! » Ces constats peuvent avoir ensuite pour conséquence la déception, pour le profane qui s’intéresse à l’astronomie, à la vue au-travers d’un télescope d’un objet astronomique réel.

 

Galaxie lointaine

Galaxie, système solaire ou petit amas de poussière ? © Yuriy Mazur – Fotolia.com

 

Le mythe du nombre d’or

Le mythe du nombre d’or fait partie de cette quête qui veut trouver des raisons mathématiques dans les formes naturelles et artistiques.

Vidéo illustrant le nombre d’or Le nombre d’or est égale à 2/(1+/sqrt 5) proche de 1.618. C’est le rapport idéal des côtés d’un rectangle si l’on veut construire à partir de celui-ci une spirale en diminuant ses cotés latéraux d’un tiers à chaque fois (voir le petit montage).

Il est dit que le nombre d’or expliquerait de nombreuses formes naturelles : la taille de nos avant-bras, de nos pieds, les détails architecturaux du Parthénon à Athènes ou les détails des œuvres de Léonard de Vinci. Des coïncidences auxquelles on attribue beaucoup d’explications. Quelle précision utilise-t-on pour affirmer que le rapport de la hauteur de la pyramide de Khéops (à Gizeh en Egypte) par sa demi-base est 1.618 : le nombre d’or. Ce faux-ami peut être trouvé partout, le corps humain, les cathédrales…, tant qu’on est par avance convaincu de l’y trouver. De fait, on peut tout aussi bien réaliser l’exercice avec d’autres chiffres comme par exemple 1.9 ou 2.1 et trouver autant de coïncidences frappantes. Le nombre d’or ne nous aide donc en rien à trouver une relation rationnelle entre art et mathématiques.

 

Artistes et scientifiques

Zebre Fibonacci

Mario Merz, zebra (Fibonacci), 

Utilisant la méthode scientifique, Jean-Marc Lévy-Leblond s’intéresse ensuite aux différences et aux similitudes entre artistes et chercheurs. En un tableau à deux colonnes, il fait ressortir le caractère individuel de la pratique artistique à opposer à l’activité communautaire des collaborations scientifiques. La reconnaissance externe dont dépend l’artiste est en opposition à la reconnaissance interne – par ses pairs – dont dépend le scientifique. Ainsi, par plusieurs critères, Jean-Marc Lév-Leblond oppose l’activité de l’artiste à celle du scientifique tout en leur concédant un même caractère artisanal.

 

Brèves rencontres science et art

"L’art, et l’art contemporain en particulier, m’attire en raison directe de ses différences avec la science, et non pas de leurs éventuelles similarités." Jean-Marc Lévy-Leblond Au travers de photos d’art contemporain, Jean-Marc Lévy-Leblond nous montre dans quelles œuvres et par quels procédés il a pu « voir » la science rencontrer l’art, indépendamment de l’artiste et sans sortir de sa propre condition de physicien.

Euclide

Edition des figures harmonieuses des éléments d’Euclide 

David Boeno, copiste néoplatonicien, tente d'établir une édition des figures harmonieuses des Éléments d'Euclide. La motivation de sa recherche bibliographique et artistique est l’émotion ressentie en reconnaissant la même figure géométrique d’Euclide dans des manuscrits grecs, arabes, persans, hébreux ou latins. Ce que retient Jean-Marc Lévy-Leblond de cette histoire visuelle de la transmission du savoir, c’est la dissemblance des figures d’Euclide suivant les traductions et les copies. Ces différences sont d’origine humaine et dues à des traits inexacts, des épaisseurs de traits différentes, des papiers différents... Sa conclusion de théoricien est que les mathématiques ne traitent pas de notre réalité puisqu’une figure mathématique est idéalisée et ne peut être fidèlement représentée sur le papier. Dans cet exemple, l’artiste sans le vouloir fournit une matière à penser au théoricien.

 

Morellet

François Morellet, Tirets de 2 centimètres dont l’espacement augmente à chaque rangée de 2 mm (1974) 

Un autre exemple est l’illusion créée par les tirets de Morellet alignés selon une seule dimension et dont l’espacement augmente, font apparaître devant l’œil une illusion d’optique en 3D. Cette illusion est fort impressionnante lorsque l’on se penche sur la simplicité de la figure de base : des tirets. Cependant, tout physicien ou mathématicien avouerait bien volontiers devant cette image s’être un jour laisser prendre au piège d’une figure dans laquelle il aurait lui-même généré par hasard une telle illusion d’optique. Dans cet exemple, le scientifique reconnaît son erreur dans l’œuvre d’art.

 

Penone

Penone, Cèdre de Versailles, 2002, 

D’autres fois, l’artiste procède selon la méthode scientifique : il observe un élément naturel, l’extrait de son milieu puis extrapole ses limites et cherche à comprendre son origine. L’artiste Giuseppe Penone récupérait des arbres morts puis, en creusant leur bois tout en respectant le dessin de croissance de l’arbre, réussissait le tour de main de retrouver l’arbre jeune dont le bois était issu. L’artiste, grâce à la démarche scientifique, peut donc rendre visible l’invisible (comme de nombreuses analyses scientifiques).

Si parfois, dans un monde contre-intuitif tel que celui suggéré par la mécanique quantique, le scientifique se rassure par des idées strictes et carrées. L’artiste, ou le non-spécialiste, peut cultiver l’incertitude. La science nécessite de temps en temps une remise en question de ses principes ou de ses méthodes et le scientifique, de son côté, y gagne quelquefois à changer de point de vue. L’artiste est bien placé pour rappeler le scientifique à la réalité pour ainsi réapprendre, parfois, à s’étonner du monde et des connaissances que nous en avons.

Ainsi, bien que le clivage « science et art » n’ait cessé de croître depuis que ces termes existent, il faut respecter l’intégrité des deux disciplines. La démarche scientifique, quant à elle, peut se retrouver dans l’activité du scientifique, bien sûr, mais aussi dans celle de l’artiste. Tous deux sont des artisans dont la discipline se trouve toujours au-delà de la frontière du connu, de ce que existe déjà. Chacun part de quelque chose de connu, pour aller au-delà, sonder l’inconnu. Jean-Marc Lévy-Leblond s’est attaché dans son livre à visualiser ces effets et à les concrétiser par des exemples, pour expliquer au profane comment pense le scientifique contemporain, grâce à l’art et sans vulgarisation.*

 

* Tout cela est un point de vue dépendant du siècle considéré. C’est au début du 17e siècle et avec l’avènement de la révolution scientifique - avec Descartes et Galilée notamment – que les notions de science et art apparaissent. Avant cela, elles étaient indissociables.

 

En savoir plus :

Jean-Marc Lévy-Leblond, physicien, critique de science, La Recherche, Nicolas Beau, date inconnue, 

Préface de : La science n’est pas l’art, ArtScienceFactory, (2010), 

Les beautés de la science, Jean-Marc Lévy-Leblond, Alliage 63, 1e chapitre de La science n’est pas l’art, 

Giuseppe Penone et l’arbre des voyelles, Daniel Pilloni.

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A propos de Jean-Marc Lévy-Leblond | Panoramique : [...] Un texte de la journaliste scientifique Laurence Bianchini publié sur le site MyScienceWork propose une analyse particulièrement pertinente du livre La science n’est pas l’art de Jean-Marc Lévy-Leblond. [...]
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