L'open data est-il un leurre politique ?

Entretien avec Evelyn Ruppert, sociologue spécialiste des données

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Alors que l'open data décolle en France, nous avons choisi de poser quelques questions à Evelyn Ruppert, maître de conférence en sociologie au Goldsmith College de Londres et spécialiste des données. L'open data telle qu'elle est orchestrée par le gouvernement anglais depuis 2010 ne permet pas aux pouvoirs publics de renouer avec la confiance : sous sa forme actuelle, l’État ne dévoile jamais tout ce qu'il renferme. Dans un effort d'ouverture, ces informations sont mises à disposition et réutilisées via des outils numériques, ce qui favorise l'émergence d'une nouvelle classe de spécialistes, intermédiaires nécessaires entre les données et le public.

 This article also exists in English:  Open Data: A Political Illusion?

source : www.youtube.com

 

 
Le gouvernement français est sur le point de nommer son premier administrateur général des données (chief data officer en anglais) un poste réservé jusqu'à présent à quelques grandes entreprises, dont l'émergence est directement liée à la récente montée en puissance des Big Data. Ce nouvel administrateur aura le droit de mettre le nez personnellement dans toutes les données détenues par l'administration, et d'obtenir la publication de celles qu'il estimera essentielles sur la toute jeune plateforme française des données publique, www.data.gouv.fr, lancée fin 2013.

De l'autre côté de la manche, le gouvernement de David Cameron a mis en place dès 2010 le Tranparency Agenda, à l'origine de la politique d'open data britannique. À partir de cet exemple, Evelyn Ruppert pose les limites de la capacité de l'ouverture des données publiques telle qu'elle est mise en oeuvre à réparer la perte de confiance dans l’État. Une transparence absolue ne peut être atteinte puisque les États auront toujours quelque chose à cacher. La sociologue remet en cause le dogme politique de l'accessibilité de l'open data, et suggère que l'ouverture des données ne fait que déplacer la médiation et l'expertise vers les détenteurs d'un certain capital technologique.
 
L'outil open data créé par les pouvoirs publics façonne un "public des données", qui sera exposé uniquement aux données que l'autorité publique voudra bien céder, et que quelqu'un d'autre devra mettre en forme. Dans le même temps, la pratique de partage des données publiques change la façon dont ces données sont consignées par l'administration : la communication interne dans les services ministériels est moins détaillée depuis que les données sont publiées, on récolte globalement moins d'information.
 
En France comme au Royaume-Uni, ce qu'on peut produire aujourd'hui avec les données publiques a notamment vocation à booster l'économie numérique nationale. Reste à savoir si ces données peuvent vraiment mettre en place la "Démocratie 2.0", l'idéal citoyen et participatif qui est l'objectif affiché de ces programmes d'Open Data.
 
 
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MSW : Entre les révélations de Wikileaks et la défection d'Edward Snowden, on ne peut s'empêcher de remarquer que les données qui ont le plus d'impact politique sont celles qui ont été dérobées aux États. Qu'est-ce que cela veut dire sur la façon dont la transparence est actée par les gouvernements ?
Evelyn Ruppert : Ça montre qu'il existe beaucoup d'autres données que les gouvernements ne rendent pas publiques. Il y a forcément un moment où quelqu'un doit décider de ce qui doit être diffusé ou pas, ce qui est obtenu de la part des gouvernements n'est qu'une petite fraction de ce qui est réellement disponible. C'est une frontière qui doit être fixée, tout ne peut pas être divulgué. Ça ne fait que confirmer mon propos qui est que toute cette attention portée sur la transparence ne fait qu'aggraver le manque de confiance envers les dirigeants. C'est un véritable problème de penser qu'on peut régler cette question de la confiance en se contentant de fournir plus de données.

 

Pourquoi a-t-on besoin d'une culture des données ? 
Nous avons besoin d'une culture qui fasse bien comprendre qu'une donnée n'est pas quelque chose de naturel, mais de construit. Les données sont construites, produites, et le processus de fabrication est aussi important que la donnée en elle-même.

 

"Les données sont construites, produites, et le processus de fabrication est aussi important que la donnée en elle-même."

 

Le gouvernement français est sur le point de nommer son premier administrateur général aux données. Cette personne sera dotée d'un pouvoir de réquisition sur les données détenues par les services de l’État. Que pensez-vous de cette mission ?
Je pense que sa tâche devrait être d'exiger qu'une partie des données concernent leur construction, qu'on informe sur les pratiques et décisions qui concernent la façon dont elles ont été consignées par l'administration. C'est ce qu'on appelle une métadonnée, autrement dit de l'information sur la donnée elle-même.

 

Comme une dimension supplémentaire ?
Oui, une dimension qui porte précisément sur sa construction. C'est essentiel, sinon les données sont considérées comme naturelles, brutes. Il y a un bon exemple à ce sujet ici au Royaume-Uni : la récente controverse autour des statistiques policières et des méthodes de saisie. Une étude a montré qu'il n'était pas possible de comparer les données d'un service police à un autre, les officiers de police ont des pratiques parfois très différentes sur ce qui est consigné et comment le consigner. Cette information est nécessaire pour comprendre précisément ce que l'on compare.

 

Sur le portail français de l'open data, on peut lire ceci: « La plateforme data.gouv.fr promeut la documentation, la fiabilisation et l'enrichissement de données ainsi que la mise en évidence de corrélations inédites plutôt que des interprétations définitives ou partisanes ». Cela suppose qu'une donnée peut aussi être neutre ?
Oui, c'est que l'on entend par « données brutes ». On considère que la donnée est naturelle, et non pas politique ou normative. Il n'y aurait donc pas de débat, rien de politique. Je pense que c'est justement ce que nous devons remettre en question.

 

"On considère que la donnée est naturelle, et non pas politique ou normative. Il n'y aurait donc pas de débat, rien de politique."

 

La plateforme permet également à n'importe quel citoyen de soumettre un jeu de données. Des outils numériques sont aussi proposés pour faciliter la réutilisation de ces données. Mais n'importe qui, ce n'est pas tout le monde. On parle du concept de fracture numérique, du fait que les citoyens ne soient pas tous égaux devant la démocratie numérique. Qu'en pensez-vous ?
Le problème de cet argument est qu'il suppose que les compétences des individus peuvent être mesurées en dehors des interactions avec les outils et technologies. Il y aurait d'un côté des sujets dotés de compétences propres et de l'autre la technologie, constitués séparément (en sociologie et en philosophie, on dirait qu'ils sont ontologiquement distincts). Cependant, il a aussi été proposé de penser la façon dont ils peuvent se constituer mutuellement. Par exemple, si l'on considère une technologie simplifiant à outrance une problématique ou un concept sur le plan technique, alors la personne qui interagit avec cet outil devient fortement influencée par cette version simplifiée.

 

Donc si les outils numériques sont trop faciles à utiliser, on développe moins ses compétences ?
La complexité est mise de côté, on préfère privilégier le fait qu'une personne clique ici et là jusqu'à trouver quelque chose, et la question de la fracture numérique serait ainsi réglée. Il me semble que cette fracture est bien plus complexe. Les études relatives aux données publiques montrent toutes qu'il y a très peu de monde dans le grand public qui va venir télécharger des jeux de données. La plupart passent par des applications, des interfaces, des plateformes configurées et mises en place par des développeurs, des « infomédiaires » comme on les appelle. Ceux-ci vont parfois transformer les données en de simples infographies que les gens peuvent manipuler ; ainsi, ils créent ce que j'appelle des sujets, qui vont comprendre les données exclusivement à travers ces visualisations, ces infographies.

Ces infomédiaires vont jouer un rôle très important entre les données publiées par l’État et les publics qui en ont l'usage. L’État n'est pas le seul acteur de sa transparence. Il existe tout un ensemble d'intermédiaires qui vont diriger notre attention de façon particulière, que ce soit de manière simplifiée, insuffisamment complexe, ou à travers des visuels. C'est ce niveau entre données et publics qu'il est nécessaire d'interroger, où l'on choisit ce qui doit être mis en lumière, ce qui doit être comparé, quelle analyse va en être faite.

 

"L’État n'est pas le seul acteur de sa transparence. Il existe tout un ensemble d'intermédiaires qui vont diriger notre attention de façon particulière."

 

Cette élite est-elle différente des technocrates traditionnels qu'on a l'habitude de voir oeuvrer au sommet de l’État ? Ont-ils des intérêts particuliers, sont-ils proches physiquement du pouvoir politique ?
On peut considérer que la sorte de technocrate ou d'expert qui existait déjà est celle qui a pour charge les audits ministériels. Leur mission est de produire un rapport de performance, et de rendre leur évaluation publique. Au lieu de ça, le rôle de l'expert est maintenant d'aider les gens à suivre et comprendre la performance par eux même, en créant l'illusion que nous sommes tous des auditeurs et que le rôle de l'expert technocrate et bureaucrate est soudainement diminué. Je pense plutôt que la relation a été simplement configurée autrement : on pourrait croire à une forme plus démocratique dans laquelle chacun peut se faire sa propre analyse, alors même que cette analyse est arrangée et configurée par une autre sorte d'expert, sur laquelle il faut alors compter. Ce que l'on voit et perçoit à travers les données est le résultat de ce choix qui n'est pas de notre volonté. On ne se débarrasse pas de cette étape. Il n'y a qu'un transfert vers un autre type d'expert dont nous sommes dépendants.

 

Ces experts n'ont pas nécessairement d'intérêt financier ou autre à donner leur point de vue. N'y a-t-il pas plus de confiance en leur faveur dans l'opinion ?
C'est une possibilité, je répondrais cependant que cela n'empêche pas d'inclure leur travail et leurs méthodes dans une démarche de prise de conscience et d'esprit critique. De nombreuses associations sont très actives et créent des applications gratuites à partir des données publiques, en plus des entreprises intéressées. Il y a donc diverses façons de procéder, mais quelle que soit l'intention, la façon dont les données sont utilisées et mises en forme fait appel à des décisions importantes, et c'est cela qui doit être non seulement très clair mais aussi transparent. Il ne faut pas qu'on considère cet usage des données comme s'il n'était pas fondé sur certains objectifs, valeurs, ou jugements. On nous propose une version en particulier, mais d'autres sont possibles. Il faut savoir ce sur quoi elle se fonde, ce qu'elle met en valeur, où notre attention est dirigée.

 


 

Ces arguments sont à retrouver dans "Doing the transparent state, open government data as performance indicators" par Evelyn Ruppert. Il s'agit d'un chapitre à paraître dans l'ouvrage collectif A World of Indicators: The making of governmental knowledge through quantification. R. Rottenburg, S. E. Merry S.--J. Park and J. Mugler. Cambridge: Cambridge University Press, dont la publication est prévue pour 2015

 

Evelyn Ruppert est sociologue des données, maître de conférence au Goldsmith College de Londres. Elle est également à l'initiative de Big Data and Society, une revue scientifique en open access, nativement numérique (vidéos, data-visualisations, etc) et transdisciplinaire dont la vocation est l'analyse de l'influence des big data dans la société. Le premier numéro est paru fin mai, une actu à suivre sur sur le blog du journal.

 


 

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